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samedi 19 janvier 2019

Un policier m’a dit : "Pour vous les Arabes, c’est fini la Suisse".

 28 octobre 2014 par Laure Siegel (Texte et Photos)

De Sfax à Strasbourg, l’odyssée d’un haraga tunisien

On les appelle les haragas, ceux qui "grillent" la mer. Z. est l’un d’entre eux : il a 38 ans, une mémoire des dates et des chiffres incroyable et une passion pour le sudoku. Ce Tunisien est arrivé en France au printemps 2011, quelques semaines après la révolution et le délitement du régime Ben Ali, et depuis vivote dans la capitale européenne. Cette chronique a été publiée initialement en novembre 2013 sur l'ancien site d'ARTE Journal et rien n'a vraiment changé en un an : Z. accepte toujours n'importe quel boulot, se fait réexpulser à l'occasion vers l’Italie et vit de café-clopes en rêvant de mariage et de voyage. De Sfax à Strasbourg en passant par Lampedusa, l’histoire d’un migrant qui pourrait être votre voisin. 



Je viens de Sfax, j’ai arrêté l’école à 17 ans parce que ça me faisait de la peine de voir mes parents trimer et je voulais les aider. Je détestais aller à l’internat aussi. J’étais seulement bon en histoire et en mathématiques, peut-être que j’aurais dû aller jusqu’au baccalauréat. Après, j’ai travaillé dix ans à l’université où j’étais responsable de la cafétéria des étudiants puis j’ai cumulé avec des courses de taxi pendant le Ramadan, les vacances, les week-ends. Les dernières années, je n’ai plus fait que chauffeur de taxi, ça payait mieux et j’aimais bien. 

Il y a quinze ans, j’ai commencé à faire des demandes de visas, mais ça ne marchait pas parce que je n’avais ni bon salaire, ni hébergement sûr, ni promesse d’embauche, … donc la France n’a aucun intérêt à m’accueillir. Un jour, un type dans un café m’a dit : "Tu me donnes 1 000 euros, je te fournis un faux visa". Je lui ai donné l’argent, mais il m’a carotté, je ne l’ai plus jamais revu. Normalement un visa ça coûte juste un timbre, autour de 45 dinars (20 euros) à l’époque. 

En 2001, j’ai pris un vol de Tunis pour Abidjan avec escale à Zurich. En Suisse, j’ai voulu partir pour prendre un train vers la France mais je n’ai pas réussi à sortir de la zone de transit. Un policier m’a dit : "Pour vous les Arabes, c’est fini la Suisse". C’était un mois après les attentats du 11 septembre. J’ai dû prendre le vol pour la Côte d’Ivoire où je suis resté dix jours puis je suis rentré chez moi. 

En juillet 2002, j’ai essayé d’obtenir un visa pour l’Allemagne, ça n’a pas marché non plus. J’ai commencé à m’intéresser aux bateaux même si sous Ben Ali, on risquait minimum deux ans de prison si on se faisait attraper en train de prendre la mer. Pour le passeur, la peine était encore bien plus lourde. Le président recevait de l’argent de la France pour arrêter les candidats à la migration. 
Début 2011, j’ai commencé à oublier cette idée de bateaux puis les manifestations ont éclaté. Elles ont commencé le 12 janvier à Sfax. C’était violent, je devais continuer à faire le taxi pendant les affrontements avec la police. Et puis la police a disparu, plus personne ne la commandait, il ne restait plus que les militaires le long des côtes. Dans un café, j’ai trouvé quelqu’un qui m’a dit "C’est 1000 dinars (450 euros) pour passer"



Fin mars, j’ai dit au revoir à ma mère, mon frère et ma sœur et je suis parti pour la plage de Djerba avec juste un peu d’eau et de lait. Je n’ai surtout pas emmené de papiers, pour ne pas risquer de les perdre et pour ne pas qu’on m’identifie à l’arrivée. Nous avions rendez-vous à 21h30, nous avons chacun donné l’argent au passeur qui l’a remis à son frère avant de monter avec nous. Nous étions 64, que des hommes, serrés comme des sardines, sur un petit bateau en bois de moins de 10 mètres. 
Quelques kilomètres après Djerba, un bateau de l’armée nous a arrêtés et les militaires nous ont ordonné de faire demi-tour. Ils nous ont aussi dit qu’il y allait avoir du vent une fois en pleine mer, et pour ça ils avaient raison, nous avons subi la houle plus tard. Mais nous ne voulions pas retourner sur la côte tunisienne, nous avons menacé de mettre le feu au bateau s’ils ne nous laissaient pas repartir. Nous avons commencé à balancer du gasoil au sol et ils nous ont dit "Ok, allez-y, faites ce que vous voulez".
Au milieu de la route, nous sommes tombés en panne à cause de la pompe à eau qui a lâché. L’eau a commencé à remplir le bateau, nous avons écopé avec les bidons de gasoil vides, et heureusement le passeur a réussi à réparer la pompe. Le voyage a duré 25 heures. On s’est raconté nos vies et nos rêves sur l’Europe.
Un bateau qui est parti en même temps que nous transportait 45 personnes. Il est aussi tombé en panne mais n’a pas réussi à repartir. Seuls trois gars ont été sauvés en s’accrochant à des bouts du bateau et ont été récupérés par le dernier bateau parti le même soir. Je les ai vus à Lampedusa, ce n’était pas beau à voir, ils avaient tout le corps, le visage troués parce qu’ils s’étaient fait bouffer par les petits poissons. Nous avons perdu beaucoup de gens dans la mer, c’est une catastrophe. 



Nous sommes arrivés à Lampedusa à 22h45 le lendemain. A 100 mètres du rivage, les bateaux des pompiers nous ont cherché. La police a détruit notre embarcation. Les malades ont été pris en charge par les ambulances puis ils nous ont emmenés au centre de rétention. La Croix-Rouge s’est bien occupée de nous, nous a donné à manger, des vêtements, des cigarettes mais le centre était plein à craquer. Tous les lits étaient occupés, les gens dormaient par terre et même sur les flancs de la montagne autour du centre. En 2011, 25 000 Tunisiens sont passés par Lampedusa, c’est énorme. 
Au bout de huit jours, ils nous ont dispatché dans plusieurs centres de l’Italie. J’ai été placé à Foggia avec un des copains de Sfax avec qui j’étais parti, j’ai eu de la chance. Il est à Paris maintenant. C’est un vrai copain, je ferais tout pour lui. A Foggia, il n’y avait pas beaucoup de monde, nous n’étions que deux par chambre, c’était plus vivable. Ils nous ont donné un permis de séjour pour l’Italie valable six mois. 

La journée, nous avions le droit de nous balader en ville puis le soir nous devions rentrer. Au bout de trois jours, je ne suis pas revenu au centre, j’ai pris le train pour Milan puis pour Lyon. Mais la police frontière est montée dans le train, m’a contrôlé et m’a fait descendre à Modane, juste à la frontière. Deux autres sans-papiers se sont faits choper dans le train, un autre Tunisien et un Turc. La police ferroviaire a pris nos empreintes, une photo et nous ont donné un papier d’obligation de quitter le territoire français. J’ai demandé au policier où je devais aller, il m’a dit "En Italie ou en France, je m’en fous." Ils nous ont donné à manger et nous ont relâché dans la nuit. 



J’ai appelé un ami qui habite à Strasbourg, je lui ai décrit le village où je me trouvais, il a trouvé sur Google Maps et il m’a dit de l’attendre, qu’il partait tout de suite et serait là au petit matin. Je suis resté toute la nuit dans la montagne, loin de la route, sous la pluie et dans le froid. A 7 heures, mon ami est arrivé et m’a ramené en France. 

Je n’ai pas demandé de papiers en France parce que je suis sûr à 100% que je ne les aurais pas : je n’ai pas de fiche de paie, ni de promesse d’embauche fixe, ni de mariage en vue et je n’ai pas les moyens de me payer un avocat. J’ai quelques amis tunisiens et un docteur français qui m’aide. 
Je savais que ça allait être dur mais je ne pensais pas que la loi serait aussi difficile à comprendre. Comme on dit chez nous, c’est comme "un mariage impossible" ce problème de papiers. J’aime la liberté plus que tout et je n’y ai pas droit. Je ne peux pas me balader près de la gare, à Homme de fer (la station de tram centrale de Strasbourg) ou au marché de Noël, il y a trop de policiers. Ce qui me fait le plus mal c’est de ne pas être libre. Vous êtes des gens, vous vous baladez comme vous voulez en Tunisie et nous ici on est quoi ? On est des animaux. 

J’ai d’abord passé six mois à Paris. A Pantin, une journaliste d’Al-Arabiya nous a proposé de l’argent pour répondre à une interview filmée sur les chantiers illégaux. Nous avons refusé. Je vivais dans un squat, bossais avec un Turc dans un magasin qui fournissait du matériel de chantier aux entreprises. Puis je suis revenu à Strasbourg, où je travaille sur des chantiers de démolition dans des petites entreprises, au black. 

Depuis que je suis en France, je me suis fait arrêter six fois. Mais en mai, j’ai été envoyé au centre de rétention de la région. J’y suis resté cinq jours, je suis passé devant le juge puis ils m’ont expulsé en Italie par avion. A Rome, ils m’ont à nouveau relâché, je suis allé à Milan et j’ai repris le bus pour Strasbourg. La douane en Suisse m’a laissé passer avec le permis de séjour italien périmé, le récépissé correspondant et mon passeport tunisien. C’est n’importe quoi, j’avais prévenu le juge que je reviendrais tout de suite après mon expulsion et qu’ils dépensaient de l’argent pour rien. 
Du mois de juin au mois d’août, je n’ai pas trouvé de travail, c’était difficile. En plus c’était le Ramadan, je ne mangeais pas, je n’avais pas d’argent mais je devais quand même fumer mon paquet et demi par jour. En Tunisie, je ne fumais que la chicha une fois par semaine, ici avec tout ce stress, je me suis mis à fumer énormément. J’ai l’aide médicale mais pas l’aide au logement, je vis dans un foyer de travailleurs. Je sais que je vais me faire expulser à nouveau, si ce n’est pas aujourd’hui, c’est demain. J’ai franchement une vie de merde en ce moment mais je suis quand même content. Je voyage, je veux construire ma vie et ça me fait tenir. 
J’aime la difficulté. Je me suis acheté des carnets de sudoku de plus en plus durs. Ça m’a même sauvé un jour. J’étais dans le tram en train de remplir une grille et des policiers sont montés dans la rame. Je suis resté concentré, ne laissant pas transparaître ma panique et ils ont passé à côté de moi sans me contrôler, sûrement parce que j’avais l’air d’un mec normal qui allait au travail.

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jeudi 11 janvier 2018

Doctorant vaudois en Tunisie pour une thèse sur les harraga

Simon Mastrangelo: une thèse sur les brûleurs de frontières

Simon Mastrangelo, 27 ans, vient de soutenir avec succès sa thèse de doctorat, intitulée «Entre désillusions et espoirs, représentations autour des migrations et revendications des harraga tunisiens».
© Mark Henley / Panos Pictures

 

Le jeune universitaire vaudois a achevé une longue et très documentée recherche sur les «harraga», ces jeunes africains désœuvrés qui tentent de rallier l’espace Schengen, au péril de leur vie. 

Il vient de soutenir avec succès sa thèse de doctorat. Titre: «Entre désillusions et espoirs, représentations autour des migrations et revendications des harraga tunisiens». Ça s’est passé le 17 novembre dernier à l’Université de Lausanne. Une quarantaine de personnes face à lui, la famille, les amis et le jury (dont Monika Salzbrunn, sa directrice de thèse, et Katherine Ewing de l’Université Columbia à New York). Simon Mastrangelo, 27 ans, fut impressionné mais pas fragilisé parce qu’il maîtrise son sujet. Il a vécu à Tunis en 2014, dans le quartier de Mourouj, banlieue sud de la capitale. «Mon terrain ethnographique», dit-il.

«Mieux vaut mourir mangé par les poissons que par les vers»

Une terrasse de café, que des hommes, une forme d’amitié qui au fil du temps se noue. Simon devient un visage connu. Alors on discute, on parle du pays, de la «malvie» comme on dit au Maghreb, de la shuma (humiliation), de la hogra (injustice), des jours qui se suivent et se ressemblent, se lever, boire le café, rentrer et dormir. Le chômage, l’argent brassé par de grosses fortunes, les ministères bunkerisés. Tenir donc le mur de 7h à 19h et regarder la vie passer. Alors un jour partir en tant que harraga, mot qui signifie «brûleurs de frontières», en se débarrassant des papiers d’identité pour éviter de se faire renvoyer.

Ils sont Tunisiens, Marocains, Algériens, Maliens, Ivoiriens, Guinéens, Congolais, Somaliens, etc. Leur rêve: l’horizon Schengen après la mer au risque de s’y noyer. «Ils m’ont souvent dit: mieux vaut mourir mangé par les poissons que par les vers», rapporte Simon. Qui poursuit: «Contrairement à ce que laissent entendre certaines visions sur les migrations, il existe souvent une conscience des risques entrepris, qu’il s’agisse de celui de mourir en traversant la mer ou des difficultés qui les attendent une fois arrivés.» Le Vaudois a effectué un voyage de retour avec quelques jeunes depuis la Sicile jusqu’à la côte tunisienne. «Se réaliser, s’émanciper, sortir du blocage, voilà les motivations. L’échec et le renvoi au pays sont souvent vécus comme une forme d’humiliation, et peuvent mener au développement d’une mémoire traumatique. Le plus souvent, les individus expulsés nourrissent l’envie de prendre leur revanche, ça passe par un nouveau départ.»

Enfant curieux

On pensait qu’une histoire personnelle expliquait son attrait pour l’humain déraciné, en quête d’une vie meilleure ailleurs. Simon a des origines italiennes mais le déplacement familial remonte à très loin. «Mes aïeuls italiens sont venus à la fin du XIXe siècle, mon père est né en Suisse», dit-il. «C’est la curiosité qui me fait avancer», lance-t-il. Il fut enfant curieux, l’oreille en alerte, guettant des notes de musique qui à la maison circulaient, glissaient sous la porte, passaient d’une pièce à l’autre sans frapper. Aujourd’hui retraité, son père a tenu pendant trente ans un atelier de luthier à Lausanne. Sa mère est violoniste.

Famille voyageuse car Pierre Mastrangelo, son père, rendait de nombreuses visites à sa clientèle, de grands musiciens le plus souvent. «Il était comme un psychologue social, il rassurait les solistes en cajolant leur instrument», confie Simon. Le gamin suit, ignorant finalement qu’il dînait à la même table que des célèbres concertistes. Il devient lui-même très bon musicien mais comme un ado aime les ruptures, il monte un groupe de post-rock.

Une révélation en 2006: l’Egypte, le site de Ramsès II. Il étudie pendant trois ans l’égyptologie à Genève, décroche un bachelor, s’en va souvent là-bas et apprend même à décrypter les hiéroglyphes. Ensuite, un an à Montréal pour étudier l’histoire des religions. Puis il se passionne pour l’islam en Suisse ainsi que pour l’ethnographie. Il se joint à des fêtes religieuses balkaniques ou turques. En octobre 2013, il part en Tunisie en qualité de doctorant pour alimenter ses recherches sur les harraga. Il veut analyser comment ceux-ci revendiquent leur droit à émigrer et comment ils donnent du sens à leur parcours migratoire.

«Tous des fainéants»

Simon évoque un travail de flânage (rue, café) qui le met en relation avec des jeunes. On le dirige vers un jeune bibliothécaire qui lui fait rencontrer Karim, qui deviendra l’un de ses interlocuteurs, lui-même le guidant vers d’autres harraga. Des Tunisiens plus aisés lui conseillent de ne pas chercher à comprendre «parce qu’il n’y a rien à comprendre, ce sont tous des fainéants». Ses connaissances en arabe classique et dialectal mettent en confiance. Il rallie Zarzis, extrême sud de la Tunisie, un des premiers foyers de départ en 2011 (20 000 personnes ont embarqué pour Lampedusa).


«Pour résumer, indique Simon, le dysfonctionnement du pays explique cette volonté de départ. Entre également en jeu la question de l’émancipation, de la dignité et de la masculinité. La harga (émigration irrégulière) peut être valorisée aussi en tant que moins mauvaise solution, notamment en comparaison avec une vie à rester immobile ou le mirage du djihad.» Il ajoute: «Grande est la frustration chez ces jeunes, notamment liée à la présence de touristes chez eux qui symbolisent l’inégalité dans l’accès à la mobilité internationale. Et la foi en Dieu et la croyance au destin (mektoub) sont pour eux autant de catalyseurs de prise de risque.»




Profil

1990 Naissance à Morges.
2012 Séjour à Montréal.
2014 Séjour en Tunisie.
2016 Séjour à la Columbia University à New York et à l'University of California à Berkeley.
2017 Soutenance de sa thèse de doctorat.

Article paru le 19 décembre par Christian Lecomte 

Source