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lundi 7 mai 2018

Entretien avec Omar Ben Hamida


 «Sans compromis, pas d’intégration»



Par Abdelhafidh Abdeleli, le 30 mars 2017

Immigration


En Suisse, les immigrés viennent régulièrement en tête des préoccupations des responsables politiques, des citoyens et des médias. Lesquels en donnent une image souvent négative, sans trop s’arrêter aux causes, ni au contexte historique. L’éclairage d’un écrivain et médiateur d’origine tunisienne, établi ici depuis près d’un demi-siècle.

Né en Tunisie en 1958, Omar Ben Hamida est arrivé en Suisse à l’âge de 12 ans. Formé au commerce et à l’informatique, il a travaillé chez IBM, à la banque UBS et chez l’assureur Swiss Re avant de se lancer en solo comme écrivain, éditeur et médiateur culturel. Naturalisé et marié à une Suissesse, qui anime avec lui les éditions et une fondation au profit de l’éducation en Tunisie, il est père de deux enfants.

swissinfo.ch: Comment évaluez-vous le traitement que la Suisse et de l’Europe, en général, réservent aux immigrés et aux demandeurs d’asile depuis quelques années?

Omar Ben Hamida: La Suisse et l’Europe, en général, ont très bien agi vis-à-vis des immigrés, en particulier ceux en provenance du monde arabe et musulman. Elles leur ont offert ce qu’ils ne pouvaient même pas avoir dans des pays musulmans riches. En effet, le Royaume d’Arabie Saoudite par exemple n’a apparemment accueilli sur son territoire aucun réfugié yéménite, ni syrien, ni irakien. Si on considère sa position, sa superficie et le nombre de ses habitants, on peut affirmer que la Suisse a davantage honoré son devoir humanitaire. Surtout si l’on se souvient que plus de 20% de ses habitants sont des étrangers.

swissinfo.ch:Il y a quelques mois, une partie des politiques suisses a appelé à la fermeture des frontières face à l’afflux des réfugiés. Cela trahit-il une rupture dans la tradition d’accueil que vous évoquez?

O.B.H.: C’est que de nombreuses données ont changé. Tout d’abord, les étrangers venus en Suisse dans les années cinquante et soixante étaient tous d’origine européenne et de confession chrétienne. Et déjà pendant cette période, lorsque le nombre d’Allemands, d’Italiens ou de Portugais devenait important, les Suisses réagissaient.

Mais par la suite, avec les immigrés arabes, turcs et albanais au début des années huitante et nonante, est arrivée une nouvelle religion sur le territoire suisse: l’Islam, avec des traditions et des cultures nouvelles. Le regard des Suisses sur l’étranger a changé. Puis le climat mondial, la multiplication des conflits armés, de la violence et du terrorisme ont aggravé une certaine perception négative.

Or cette image est fausse. Si les étrangers quittent la Suisse, les rouages de la vie s’arrêtent. Qui a construit les villes et qui les nettoie? Qui a bâti les routes, les tunnels et les ponts? Les étrangers, bien sûr. Ce pays ne peut en aucun cas assurer le fonctionnement de son système et garantir la préservation de son bien-être, ni maintenant, ni plus tard, sans les ingénieurs informaticiens indiens par exemple. Les hauts dirigeants des banques et des entreprises viennent d’Allemagne, des États-Unis, et d’ailleurs. Si les infirmiers et les médecins venus du Moyen-Orient et d’Asie quittaient le pays, le secteur de la santé serait fortement perturbé. La population suisse oublie parfois cette réalité. Les médias, au lieu de la présenter, montrent uniquement les problèmes et les aspects négatifs.

Arrivé enfant dans un village d'Appenzell Rhodes-Extérieures, Omar Ben Hamida vit et travaille aujourd'hui à Zurich.
(zvg)

swissinfo.ch: On dit souvent que les étrangers ne font pas assez d’efforts pour s’intégrer dans leur nouvel environnement. Le problème de l’intégration s’est-il posé, à l’époque, aux immigrés italiens, tel qu’il se pose actuellement aux Albanais, aux Arabes et aux Turcs?

O.B.H.: En réalité, il n’y a pas de grand changement à ce sujet. Dans les années soixante et septante, je me souviens personnellement, comment les Italiens vivaient dans des ghettos, travaillaient du matin jusque tard dans la nuit, rentraient le soir dans leurs foyers ou se fréquentaient entre eux. J’ai des amis italiens qui vivent à Zurich depuis plus de cinquante ans et qui ne parlent toujours pas allemand.

L’intégration pour moi commence par la langue, c’est le premier outil de compréhension de ce qui se passe autour de nous. Ensuite, l’intégration est un processus complexe. Au début, l’État suisse lui-même ne l’encourageait pas. Mais, la situation a totalement changé. Aujourd’hui, nous avons dans chaque canton et dans chaque ville un bureau gouvernemental chargé d’aider les étrangers à participer à la vie publique, en plus des diverses opportunités offertes pour l’apprentissage des langues nationales.

Il faut aussi voir qu’à l’époque, l’idée des immigrés italiens, portugais ou français, était «je travaille cinq ans, je me construis une maison dans mon pays et je quitte la Suisse». C’est exactement ce qu’il s’est passé avec les Magrébins en France après la Deuxième Guerre mondiale. Donc, ces immigrés n’avaient pas envie d’apprendre les langues du pays de résidence, ni de comprendre les spécificités de la société suisse. Toutefois, après les premières années, dès que l’on a des enfants qui vont à l’école, cette illusion du retour se dissipe. Les Italiens sont restés en Suisse jusqu’à la retraite, et même au-delà, aussi parce que la réalité en Italie avait changé. 

Qui sont les 2 millions d'étrangers en Suisse?

Ce graphique montre le continent (anneau intérieur) et la nationalité (anneau extérieur) d'origine des 2 millions d'étrangers en Suisse en 2016.    
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swissinfo.ch:Quelle est alors la véritable signification de l’intégration?

O.B.H.: C’est une forme de vie entre deux mondes. Votre monde premier, d’origine, que vous ne pouvez en aucun cas oublier, et le nouveau monde. L’intégration dans ce dernier signifie que vous devez respecter ses traditions, vous conformer à ses lois et parler sa langue. Le succès du processus passe par l’établissement d’une harmonie entre votre culture d’origine et celle de votre nouveau pays.
Dans la réalité, la Suisse n’empêche pas l’étranger de préserver ses traditions et tolère la pratique de ses convictions religieuses. Par exemple, dans les années soixante, il n’y avait que trois mosquées dans le pays, contre des centaines actuellement. La loi suisse permet également la création d’associations civiles et religieuses. Dans les années septante, il n’était guère possible de trouver des magasins d’alimentation arabe, ni halal, tandis qu’aujourd’hui, on en trouve dans pratiquement toutes les villes. L’État suisse a autorisé les étrangers à créer une copie de leur monde d’origine.

swissinfo.ch: On a vu récemment pas mal de conflits autour des signes religieux, du foulard, des cours de natation ou des salutations à l’école. Si les musulmans ne comprennent pas que ce qui leur paraît normal est perçu ici comme illégitime, n’est est-ce pas simplement par méconnaissance de l’histoire locale?

O.B.H.: Effectivement, c’est la source des problèmes. Quelle est la place de la religion dans la société? Cette question s’est posée à la Suisse il y a 150 ans. Lorsque vous prenez part à une discussion qui a commencé depuis 5 minutes, il vous est déjà difficile de rattraper ce que vous avez raté. Alors imaginez un retard d’un siècle et demi… Ce que nous n’arrivons pas à comprendre en tant que musulmans, c’est cette séparation entre la religion, vue comme question personnelle, voire familiale, et la loi, qui régit l’ordre public dans les lieux publics. L’Europe n’est parvenue à cette équation équilibrée qu’après de longues guerres, qui ont fait des millions de morts.

Aujourd’hui, la règle, c’est «la religion à l’église et à la maison et la loi dans le domaine public». La plupart des tensions actuelles entre les immigrants musulmans et la société locale trouve là son origine profonde.

Prenez par exemple la pratique de la natation pour les filles dans les écoles. Les musulmans demandent une exemption à cause du refus de la mixité, mais la loi suisse, et la société ayant voulu cette loi, estiment que la natation est une discipline éducative obligatoire. De même, certains musulmans exigent le bannissement du signe de la croix dans les classes, alors qu’ils ne sont pas majoritaires dans cette société.

Ceci soulève une autre problématique: pour la première fois, ces musulmans se retrouvent en minorité, à vivre dans une société à majorité non musulmane. C’est ce qu’ils n’arrivent pas à digérer. Je me demande ce qu’il en serait si un chrétien résidant en Arabie Saoudite avait des revendications similaires à celles des musulmans en Occident. Si cela arrivait, la réaction serait beaucoup plus violente que celle des Suisses.

swissinfo.ch: Quelle serait selon vous l’équation magique pour une intégration réussie?

O.B.H.: C’est un objectif très difficile à réaliser. Chaque individu qui souhaite vivre en Suisse doit conserver une moitié de lui pour ses origines et l’autre moitié, il doit la puiser dans son nouvel environnement. Si l’immigré n’est pas capable de se plier à des compromis, il ne réussira jamais son intégration. Celui qui veut vivre en Suisse comme s’il continuait à vivre dans son pays d’origine doit retourner d’où il vient. Ce serait probablement mieux pour lui et pour ses enfants. 

mercredi 11 avril 2018

Ces binationaux qui font gagner la Suisse

 Publié le 10 novembre 2009

Historique: l'équipe des moins de 17 ans joue jeudi une demi-finale de Coupe du monde. Grâce une brochette de secundos. Portrait de famille d'un des héros, Nassim Ben Khalifa.

Cela ressemble à un joli pied de nez. Alors que la campagne pour interdire les minarets surfe sur la peur de l'invasion musulmane et, en toile de fond, le rejet de tout ce qui peut porter atteinte à l'identité suisse, le pays entier s'extasie sur les exploits des jeunes footballeurs de moins de 17 ans, dont la moitié de l'effectif est d'origine étrangère. En guise de porte-drapeau de cette génération de secundos: Nassim Ben Khalifa, Tunisien d'origine, devenu d'un coup d'un seul héros de la nation grâce à ses buts décisifs.

Dans un pays oscillant entre volonté d'intégration, peur de naturaliser et, parfois, irrespect des différences, ce rôle n'est pas une mince affaire. Comment le jeune Nassim et ses parents vivent-ils cette soudaine notoriété? Portrait de famille.

L'’intégration: un sujet délicat

L'’assimilation des secundos est un phénomène largement répandu dans les pays d'’immigration, explique Raffaele Poli, sociologue à l’'Institut des sciences du sport à l’Université de Lausanne. Mais en Suisse, la question de la nationalité est difficile. C’est une démarche longue, coûteuse et il n’'existe pas de passe-droit, comme en France. Le football est-il un vecteur d'’intégration? Le sociologue est mitigé. «Le sport offre des possibilités, mais il n’'efface pas les inégalités plus larges.»
 
«On représente la mixité sociale, c'est génial»

Un pied en Tunisie, le cœur en Suisse. Chez les Ben Khalifa, la famille, c'est sacré. Quand Nassim parle de football, il évoque souvent son père, qui le suit quand il peut pour voir ses matches. Ou sa mère, «très émotive», qui s'inquiète dès qu'il chute sur le terrain. Quand on demande à sa mère, Samira, si elle est fière de son fils, elle répond qu'évidemment, elle en est fière, mais elle ajoute: «Je suis fière de mes fils.»

Arrivé il y a trente ans dans le canton de Vaud en provenance de Tunisie, Hedi Ben Khalifa, le père, a entrepris des études pour devenir éducateur. Son épouse l'a suivi huit ans plus tard. «C'était un changement radical. En Afrique, les gens sont les uns sur les autres. Ma priorité en arrivant en Suisse était de me faire des amis, et l'intégration s'est passée sans problème», se souvient-elle. Samira avoue d'ailleurs se sentir bien à Prangins. Au point qu'il y a cinq ans, toute la famille s'est fait naturaliser, une étape «importante» pour Nassim. «Moi j'ai vécu là-bas, donc c'est un attachement mental que j'éprouve pour la Suisse. Nos trois fils, eux, sont nés ici, ils sont chez eux», explique l'agente immobilière indépendante.

Musulmans non pratiquants, les Ben Khalifa ne sont pas insensibles au débat qui secoue actuellement la Suisse sur les minarets. «J'avoue que je ne comprends rien à cette initiative, explique Samira. Qu'a-t-on à y gagner? Il n'y a pas de problème d'intégration avec les musulmans. Pour moi, c'est une guerre des symboles. Maintenant, nous sommes dans un pays démocratique et il faut en accepter les règles. S'il faut voter, votons.»

A 4700 kilomètres de Prangins, au Nigeria. Le jeune attaquant de GC, joint au téléphone, s'enthousiasme dès qu'on aborde le thème de la sélection nationale M17, riche en cultures diverses. « On représente la mixité sociale, on vient de partout. Je trouve ça fabuleux. Beaucoup de personnes peuvent s'identifier à nous.» Même son de cloche du côté de sa mère, en Suisse: «C'est une équipe séduisante et multiculturelle qui fait plaisir à voir. Peut-être qu'en matière d'intégration, ces jeunes joueurs symbolisent quelque chose qu'il est difficile de symboliser ailleurs que dans le sport.»

Suisse? Tunisie? Sous quelles couleurs Nassim décidera-t-il de jouer à 21 ans? «Pour l'instant, je reste en Suisse», répond l'intéressé. «Quoi qu'il choisisse, ce sera plus un choix footballistique qu'un choix nationaliste. Son identité, elle, est double, explique sa mère. Il choisira un style de jeu dans lequel il se sent bien. C'est un choix qu'il doit entreprendre et assumer seul. Mais quoi qu'il décide, nous le soutiendrons.» (Sandra Imsand/cml)

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