THIERRY WEGMÜLLER
«Toute société a besoin d’un défouloir. Nous avons, en tant que club, un
rôle social très important. Je pense sincèrement que nous devrions être
subventionnés par la santé publique.»
Portrait.
Le D! Club, à Lausanne, fête ses 20 ans. A deux reprises, il a été
sacré meilleur club du pays. Rencontre avec son patron depuis 2003,
Thierry Wegmüller.
C’est le monde à l’envers. Le patron du D! Club
n’est pas un noctambule. Il est «du matin» et se lève vers 5 heures tous
les jours pour travailler. «Je n’ai fait la fermeture du club que 3
fois», s’amuse l’intéressé.
Il est 23 heures, ce samedi soir, l’établissement de 550 m2 se remplit
rapidement. Le D!, ce sont deux espaces, séparés par un mur amovible. Le
dancefloor principal et un balcon plus intimiste, le Bar Club ABC. Là,
une citation de la série Grey’s Anatomy accueille le visiteur: «Je pense
que l’on pourrait être extraordinaire ensemble, plutôt qu’ordinaire
séparément.» Cela pourrait être l’adage du maître des lieux, depuis. «On
est parti de rien! Mais j’ai eu la chance de travailler avec les bonnes
personnes. Le D!, c’est un travail d’équipe», explique Thierry
Wegmüller en présentant son programmateur musical depuis douze ans,
Thierry Collado, et l’architecte Pierre Winthrop, qui a œuvré au récent
et habile réaménagement du club.
Ne lui parlez pas de «discothèque». Le D!, c’est autre chose. Ici, les
DJ ne se contentent pas de changer de disques dans l’ombre mais font
face au public, dans une communion musicale. La salle programme aussi
des artistes. Après vingt ans, la liste se révèle longue: Laurent
Garnier, IAM, Keziah Jones, Sophie Hunger, Paolo Nutini, Justice,
Camille, Louis Bertignac… «Je tiens à continuer à faire des concerts,
même si c’est un suicide financier!»
La marque du lieu, c’est le rouge des lumières, qui se marie au noir
des murs. Stendhalien. Ce soir, le dancefloor s’est rempli avant minuit.
Comment créer la bonne ambiance? Tout y concourt: l’architecture,
l’éclairage, la musique… Tout est fait pour favoriser l’alchimie des
corps, pour que les visiteurs se mettent à danser le plus tôt possible.
Et, bien évidemment, la sécurité est primordiale, à une époque où les
nuits sont devenues parfois plus agressives, où l’image de Lausanne a
été écornée. «Ce problème me tient particulièrement à cœur. A l’époque,
pour une soirée hip-hop avec 800 personnes, j’engageais 6 agents de
sécurité. Maintenant, pour une jauge de 950 personnes, ils sont 20 par
soirée.»
A chaque soirée son style et sa musique. Jeune et urbain le jeudi. Plus
mature, électro et house le vendredi. Le week-end, 50% de la clientèle
vient d’autres cantons. «Toute société a besoin d’un défouloir. Nous
avons, en tant que club, un rôle social très important. Je pense
sincèrement que nous devrions être subventionnés par la santé publique.»
Traumatisé par Godard
Le D! se situe dans un ancien cinéma. Début 1911, c’est ici qu’ouvrit
le Lumen, 1000 places, plus grand cinéma-théâtre de la ville. Il fut
rebaptisé Cinéma ABC en 1935. Enfant, Thierry Wegmüller était déjà un
habitué. Et c’est sur ses fauteuils qu’ils ont vu leur premier film,
avec Yasmine Char, celle qui allait devenir sa femme (directrice du
théâtre de l’Octogone, à Pully, et écrivaine): Le petit diable de et
avec Roberto Benigni. Depuis, la salle est devenue le D! Club en 1996,
grâce à Stéphane Bezançon. Et quand Thierry Wegmüller est arrivé en
2003, le matériel de projection avait été démonté. Il s’en désole. Il
aurait bien gardé un peu de l’âme de l’ancien temple du 7e art.
Après l’école hôtelière, Thierry Wegmüller a voulu devenir acteur. Il a
tourné dans un film, un seul, Hélas pour moi, de Jean-Luc Godard, sorti
en 1993. Hélas pour lui. «Se retrouver dirigé par Godard, c’était
traumatisant.» Le novice donnait la réplique à Depardieu. «Je devais
dire: «Je m’appelle Wegmüller.» C’était ridicule, je n’ai jamais revu le
film et ne sais pas s’ils ont coupé la scène…» Il a eu plus de succès
en musique, avec son complice le musicien Pierre Audétat. En 2001, son
remix de Highway to Hell, tube de AC/DC, a figuré sur la compilation
Paris Dernière, de Béatrice Ardisson, écoulée à plus de
80 000 exemplaires.
Du Couscous au Bleu Lézard
L’homme né en 1963 se décrit comme «50% Allemand, 25% Suisse et 25%
Tunisien». Dès 1958, son père crée le restaurant lausannois Au Couscous.
Mais ce cuisinier, gravement malade, doit rester alité près de dix ans.
Il décède lorsque Thierry Wegmüller a 16 ans. Le restaurant est repris
par sa veuve, aidée de ses trois enfants, Thierry, Gilles et Jasmina.
«J’ai commencé à travailler à l’âge de 10 ans, c’était tout à fait
illégal», sourit celui qui est devenu aujourd’hui le roi des nuits
lausannoises.
Son histoire familiale vaut bien un film, elle. Sa grand-mère
paternelle, une Bernoise, partit comme jeune fille au pair en Tunisie.
Là-bas, elle tomba amoureuse du facteur. Ce dernier, polygame, avait
déjà deux épouses? Qu’importe, ils se marièrent. Tout ce petit monde
vivait en bonne intelligence, à chaque épouse sa chambre. Jusqu’à ce que
ce grand-père tunisien meure à la guerre et que sa grand-mère rentre en
Suisse avec sa descendance.
La mère de Thierry Wegmüller, elle, a fui l’Allemagne de l’Est au
moment de la construction du mur. Pendant dix ans, elle n’a pas pu
revoir sa propre mère.
Thierry Wegmüller a beaucoup voyagé lui aussi. Il a travaillé dans
l’hôtellerie et la production d’émissions de télévision en Afrique, en
Allemagne, étudié la finance aux Etats-Unis. De retour en Suisse, il
hésitait entre carrière artistique et hôtellerie, commençant à
comprendre qu’il pourrait allier ces deux passions. La rencontre avec sa
future femme est décisive. Un soir, Yasmine est venue manger au
Couscous. Elle était accompagnée de son époux d’alors, mais il a osé lui
offrir une rose. A la même époque, en 1992, son frère Gilles lui
propose de créer le Bleu Lézard.
Le défenseur des nuits
Après la fin du mythique club lausannois la Dolce Vita, en 1999, la
Cave du Bleu Lézard est la seule à organiser des concerts. Les Wegmüller
créent d’autres établissements, notamment le Java, puis plus tard Les
Arches et le Café Enning. Ces dernières années, Thierry Wegmüller est
monté au front pour défendre la réputation des nuits lausannoises en
présidant le Pool Lausanne La Nuit. Depuis 2015, il est à la tête de
GastroLausanne, l’association des cafetiers et restaurateurs de la
ville. Ses détracteurs l’accusent de «slalomer» pour protéger ses
intérêts. D’entretenir de bons rapports avec la ville pour favoriser son
club. Dans le milieu, la concurrence est féroce…
Grégoire Junod, syndic de Lausanne, voit en lui un acteur important de
la vie culturelle lausannoise, qui a permis à la capitale vaudoise
d’être à la pointe en termes de musique actuelle: «Il a collaboré avec
nous dans le dossier de la pacification des nuits. Il a compris qu’il
fallait pacifier, sans mettre sous cloche. Que la bonne image d’une
ville la rendait plus attractive.» Et il a développé un music club
romand de qualité. Ainsi, le D! a été élu meilleur club suisse lors des
Swiss Nightlife Awards en 2014 et en 2015, à Zurich. Pas mal, pour un
couche-tôt.
Du côté des Wegmüller, on chercherait en vain d’autres noctambules.
Jasmina s’occupe de l’administration des établissements familiaux. C’est
la plus introvertie de la fratrie, à la différence de Thierry. «On est
très complémentaires, sinon on ne serait pas encore là, à travailler
ensemble depuis vingt-quatre ans!» explique-t-elle, attablée au Bleu.
Gilles, lui, a pris en charge le Bleu Lézard et la programmation de sa
cave, le Java et le Café Enning. Tous deux sortent peu et passent leurs
soirées à la campagne…
Yasmine Char, épouse de Thierry Wegmüller depuis 1997, préfère, elle
aussi, sa solitude aux nuits lausannoises. Dans le foyer du théâtre de
l’Octogone, elle éclate de rire: «Avec Thierry, nous sommes opposés en
tout! Il est du matin et je suis du soir…» Pourtant, elle se dit ravie
de vivre avec cet homme «très généreux, qui a mille idées à la fois».
«Il comprend mon humour décalé et acide. On rit beaucoup ensemble, par
plaisir du jeu de mots. Pour rien, comme ça.» Mieux que dans un Godard,
donc. Tant mieux pour eux.
Le D! Club organise un mois de concerts et d’événements, qui culmineront lors de la soirée d’anniversaire du 20 octobre.