Base de données presse et documentaires francophones sur toutes les relations entre la Tunisie et la Suisse.
Tous domaines confondus (politique, histoire, culture, sport, etc.)
Par Valérie de Graffenried, Publié mardi 20 janvier 2015
Ahmed, un Tunisien de 35 ans, est jugé dangereux pour la sécurité intérieure par le Service de renseignement de la Confédération. L’étudiant pourrait être lié à la mouvance «Lis!» qui s’est implantée en Suisse. Son comportement extrême l’a fait remarquer à Lausanne et Fribourg. Son avocat le rencontrera pour la première fois ce mercredi matin.
Les liaisons dangereuses d’un islamiste
Un Tunisien de 35 ans va être expulsé en raison d’un profil jugé dangereux pourla sécurité intérieure
L’étudiant pourrait être lié à la mouvance «Lis!», qui a distribué des Corans gratuits dans les villes suisses
Son comportement extrême l’a fait remarquer à Lausanne et Fribourg
Avec l’arrestation d’Ahmed*, c’est un nouveau pan de la nébuleuse djihadiste en Suisse qui se dévoile. Le Tunisien de 35 ans domicilié à Marly (FR) croupit derrière les barreaux, à Champ-Dollon, en vue d’un renvoi par vol spécial. Jugé dangereux pour la sécurité intérieure, il a été arrêté début janvier à Fribourg.
Rejeté par les musulmans fribourgeois pour son comportement vindicatif, Ahmed a fait allégeance au chef du groupe l’Etat islamique, selon la Tribune de Genève, qui a eu accès à un jugement du Tribunal administratif de première instance (TAPI).
Un détail semble ne pas figurer dans ce document, mais pourrait expliquer pourquoi le Service de renseignement de la Confédération (SRC) s’est tellement intéressé à Ahmed. Selon nos informations, ce Tunisien pourrait être lié à un autre islamiste radical, Salahdin*. Les deux hommes ont distribué des Corans dans la rue, à Genève, à peu près au même moment l’an dernier.
Salahdin, qui récemment encore apparaissait sur Facebook avec le qualificatif «as-Swissry», affichait clairement sa sympathie pour l’Etat islamique. Sur Facebook, sa photo de profil reprenait le drapeau de l’organisation. Selon les informations du Temps,Salahdin a tout récemment quitté la Suisse. Il connaît Abou Suleyman Suissery, un djihadiste parti du Nord vaudois pour combattre aux côtés de l’Etat islamique en Syrie, où il se trouve actuellement.
Auparavant, Salahdin aurait appartenu au groupe «Lies!» («Lis!»), en français), une initiative lancée par des musulmans installés en Allemagne, qui distribue gratuitement des Corans. Dirigé par le prédicateur Ibrahim Abou-Nagie, un chef d’entreprise de Cologne d’origine palestinienne, proche des milieux salafistes, «Lis!» s’est implanté en Suisse et a son propre groupe sur Facebook, en français. Des distributions gratuites de Corans ont eu lieu dans plusieurs villes suisses.
«Selon les dires de Salahdin, le groupe «Lis!» a divisé la Suisse en «gouvernorats». Et lui-même serait responsable du gouvernorat de Genève», commente une source proche des milieux sécuritaires. Selon elle, «le groupe comprendrait une centaine de sympathisants en Suisse». Jusqu’ici, les autorités peinaient à établir un lien évident entre «Lis!» et des mouvements djihadistes, malgré certaines inscriptions douteuses sur leurs stands. Mais dans une vidéo faite lors d’une de leur manifestation à Lausanne, le logo d’Ansar al-Charia Tunisie était clairement visible.
Or, Ahmed est notamment dans le viseur des autorités fédérales depuis les 17 et 30 mai 2014, date auxquelles il participait précisément à une distribution gratuite de Corans sur la place de Plainpalais puis celle du Molard, à Genève. Alerté, le SRC a depuis mené son enquête et surveillé étroitement Ahmed.
Toujours selon le jugement cité par la Tribune de Genève, le SRC s’adresse le 26 septembre à l’Office fédéral des migrations (ODM, entre-temps devenu Secrétariat d’Etat aux migrations), pour lui faire part de ses inquiétudes. Il lui demande de ne pas renouveler l’autorisation de séjour d’Ahmed, qui était officiellement étudiant depuis son arrivée en Suisse en 2006. Le 26 novembre, l’ODM obtempère et le somme de quitter le pays. Genève est chargé de l’exécution du renvoi. Le Tunisien disparaît pendant un mois. Le 24 décembre, Fedpol, l’Office fédéral de police, prononce une interdiction du territoire. Il se fera finalement pincer dans un train début janvier, à Fribourg.
Selon la base de donnée Teledata, Ahmed a vécu à Lausanne, à Marly (FR), à Fribourg, puis à Onex (GE). Sa dernière adresse, depuis le 7 décembre 2010, est située à Marly, où il vivrait avec une femme et un enfant.
Il a tenté d’entrer en contact avec plusieurs associations de musulmans fribourgeoises. Mais son comportement, décrit comme agressif et arrogant, lui a fermé des portes.
«Partout où il est passé, il est persona non grata. Mais rien dans ses propos ne laissait penser qu’il représentait un risque terroriste, sinon nous l’aurions signalé aux autorités. C’est plutôt son attitude invasive qui dérangeait», souligne un membre de l’Association des musulmans de Fribourg. Lors des élections législatives en Tunisie, en octobre dernier, Ahmed a été aperçu devant le bureau de vote lausannois ouvert aux Tunisiens de Suisse. Il aurait harangué les électeurs pour tenter de les convaincre de boycotter le scrutin, en affirmant que «la démocratie est contraire à l’islam». Les organisateurs ont fini par appeler la police pour l’éloigner.
L’été dernier, rapporte-t-on encore au sein de la communauté musulmane, il avait tenté de s’associer à une manifestation de soutien aux populations touchées par les raids israéliens sur Gaza. On l’a prié de passer son chemin après qu’il a sermonné une femme musulmane sur sa tenue vestimentaire.
Condamné à plusieurs reprises pour lésions corporelles et violence ou menace contre des fonctionnaires, Ahmed aurait des contacts avec un «Tunisien condamné à l’étranger pour ses liens avec le terrorisme international». Contacté, le SRC ne fait pas de commentaire. Aucune procédure pénale n’a été ouverte contre lui, confirme au Temps son avocat Bernard Nuzzo. «J’ai été saisi du dossier lors de l’audience au TAPI le 12 janvier et n’ai pas encore pu voir mon client. Je le rencontre ce mercredi matin pour la première fois», précise-t-il. Impossible donc de savoir quelle sera sa ligne de défense.
Ces révélations interviennent au moment où la Suisse est pour la deuxième fois signalée comme cible possible par des djihadistes dans une vidéo. «Un profil comme celui du Tunisien arrêté interpelle. Et on doit considérer avec sérieux les liens et relations supposées de cet homme avec des individus en Suisse», commente Jean-Paul Rouiller, directeur du Geneva Centre for Training and Analysis of Terrorism (GCTAT).
* Prénoms fictifs
«Partout où il est passé, il est persona non grata. Mais rien ne laissait penser qu’il représentait un risque»
L’été, ils triment pour vos vacances. Mais qui sont les garants de votre
farniente? Le temps d’un jour, Mehdi Atmani a pris leur place comme
employé. Ce jeudi, il goûte au stress de la plus grande aire de repos du
canton de Fribourg
Un œil dans vos vacances (4/5)
Je suis en retard. J’ai beau avoir prévenu, mes justifications sur le
bouchon autoroutier entre Lausanne et Vevey seront vaines. Hafedh Alaya
n’aime pas les retardataires. Je m’imagine déjà que dans d’autres
conditions, le patron de l’aire de repos de la Gruyère se serait bien
passé de mes services pour le reste de la saison. Il n’en est rien. Le
patron me charrie. Hafedh Alaya est comme ça: ferme, mais très
sympathique.
Lui est sur le pont depuis 5 heures du matin. Voilà
six ans que ce Suisse d’origine tunisienne de 47 ans est le chef
d’orchestre de l’aire de repos de la Gruyère, soit la plus grande halte
autoroutière du canton de Fribourg, avec un restaurant, un motel de
35 chambres, une cafétéria, des salles de conférences, un kiosque, une
station-service, sans compter les deux terrasses extérieures. Le tout en
continu. De 5 heures à 23 heures, Hafedh Alaya déborde d’énergie pour
gérer son équipe et parer à l’imprévisible. Alors quand un journaliste
en immersion vient gripper cette organisation, il n’est pas content,
d’autant qu’il gère en parallèle un autre établissement à Avry.
Mon
patron d’un jour n’est pas contrarié bien longtemps. Sur la terrasse
qui domine le lac de la Gruyère, il s’apprête à donner le coup d’envoi
de la saison estivale. Nous sommes le 26 juin. Jusqu’à la fin de
septembre, le personnel de l’aire de repos ne va plus toucher terre.
Hafedh Alaya vient d’engager cinq saisonniers pour l’été. Ils
rejoindront les 70 employés fixes que compte le site, dont 45 rien que
pour le motel et le restaurant.
C’est au restaurant, justement,
que commence ma journée. L’équipe du matin part en pause reprendre
quelques forces avant le coup de feu de midi. Un restaurant sur une aire
d’autoroute, c’est un coup de feu permanent. Les 13 personnes au
service aujourd’hui doivent gérer les repas de 400 personnes en continu.
En cuisine, la brigade de 12 personnes, dont cinq cuisiniers, assure
jusqu’à quatre services. En Gruyère, on cuisine non-stop, 7 jours sur 7,
du matin au soir. Avec une donne importante: «On ne peut jamais prévoir
la fréquentation», souligne Hafedh Alaya.
Ce midi, nous attendons
un groupe de 47 touristes espagnols: «Entrée, plat, dessert, café, il
faudra aller vite. Ils n’ont qu’une heure de pause au programme.» Le
gérant s’éclipse. Un des sept lave-vaisselle est tombé en panne. «Quand
je vous disais qu’il fallait gérer des imprévus…» Il file discuter avec
le réparateur. A 11 heures, le restaurant du 1er étage connaît un calme
relatif.
On m’expédie alors au rez-de-chaussée. A la cafétéria,
mes collègues du jour enchaînent les sandwichs et les paninis. On ne
compte plus les va-et-vient entre la cuisine et la terrasse. «Ici, tout
est préparé devant le client, m’explique ma formatrice. Les produits
frais sont livrés tous les matins à 5 heures.» A la réception, 10 mètres
plus loin, Laetitia tapote énergiquement sur son clavier d’ordinateur,
le combiné de téléphone coincé entre son oreille et son épaule droite.
La jeune femme doit gérer la comptabilité des restaurants, les
réservations du motel, ainsi que des quatre salles de conférences
occupées ce midi par des entreprises. Comme à chaque fois, c’est la
course. «Il faut faire vite, bien… surtout mieux», pour combler les
pertes liées au franc fort.
L’aire d’autoroute de la Gruyère
réalise un chiffre d’affaires annuel d’environ 5 millions de francs.
Depuis plus de trente ans, elle est un trait d’union entre la Suisse
alémanique et la Suisse romande. Une réputation qu’elle revendique
malgré la concurrence engendrée par l’autoroute A1, qui passe par
Yverdon-les-Bains. Avec le temps, elle est devenue une halte clé pour
les touristes en transit. Mais depuis plusieurs mois, avec la baisse de
l’euro face au franc, les Allemands et les Italiens hésitent à traverser
la Suisse. Hafedh Alaya n’a pas adapté ses prix, mais il redouble
d’effort pour attirer et garder cette clientèle de passage.
Le
patron déboule de son bureau: «Atmani! En cuisine.» Il est 11h30. Le
gérant passe en revue ses troupes. Il donne les dernières consignes. La
réception téléphone. Les 47 Espagnols arriveront finalement à 13 heures.
Plus le temps de revoir le dispositif, car autant de touristes chinois
débarquent à l’improviste. Et ils ont faim. Deux d’entre eux sont
arrivés avec leur pique-nique. Hafedh Alaya leur demande gentiment de ne
pas le consommer sur place. Derrière lui, une petite brigade de cinq
serveuses prend les commandes en bloc. Tout s’orchestre dans le calme et
l’efficacité. Au milieu de ce bal, je suis perdu et me résous à suivre
le patron, mon seul repère.
En bon formateur, il m’invite à
déjeuner. «Nous avons trente minutes avant la prochaine vague.» Nos
assiettes arrivent. Je mangerai la mienne tout seul. Les 47 Espagnols
ont débarqué plus tôt, accompagnés d’une sortie d’entreprise alémanique.
Mon patron a quitté la table précipitamment pour donner un coup de main
en cuisine. Derrière la console, il expédie les cordons-bleus-frites et
dirige les cuisiniers.
Une aire de repos, c’est un microcosme à
part. D’abord la clientèle: pressée, fatiguée, qui attend un service
rapide, des plats de qualité mais au bon prix. Une clientèle de passage
qu’il faut évidemment choyer pour qu’elle reste le plus longtemps
possible sur le site. Puis, en coulisse, il y a le personnel astreint à
des horaires difficiles, mais qui doit sans cesse masquer la pression
pour satisfaire un client de plus en plus exigeant. «La qualité du
personnel, c’est la base pour gérer ce type d’établissement, confie
Hafedh Alaya. Un employé au service peut être amené à travailler au
motel si la fréquentation du jour l’exige.»
Je termine ma pause
sur la terrasse de la cafétéria. A ma droite, deux touristes de Delhi
partagent le café avec des Allemands. Ils admirent la vue sur le
Moléson, parlent mousson et Bollywood. On en oublierait presque le flot
de voitures sur l’autoroute A12. Dans le parc, le jardinier João passe
la tondeuse, puis arrange transats et parasols devant les 35 chambres du
motel attenant. Cette nuit, celui-ci sera plein aux trois-quarts. Plus
loin, des Japonais photographient les vingt vaches grandeur nature – et
relookées par des artistes – qui garnissent la pelouse. Une des missions
de l’aire de repos est de servir de vitrine touristique pour la
Gruyère.
Je retrouve mon patron en cuisine. Les 47 Espagnols
règlent la note. C’est l’heure du débriefing. Après le coup de chaud du
service, la tension est palpable. Devant sa brigade, Hafedh Alaya
revient sur les quelques fausses notes. Une mauvaise communication a
suscité un mot de trop entre deux commis. Mon chef désamorce et félicite
son équipe. Il n’a guère le temps d’en dire davantage. Les commandes
suivantes arrivent. Lara quitte la cuisine pour partir en pause. Comme
moi, c’était son premier jour au restaurant. Avant, elle officiait au
service de la cafétéria. «C’est plus speed, hein?»
Au
rez-de-chaussée, je croise les touristes chinois. Repus, ils
tournicotent chez Geneviève Page et Patricia Vuitel, qui gèrent la
fromagerie. Elles aussi ne chôment pas: double crème, meringues, fondue,
les deux femmes vantent la gastronomie fribourgeoise aux touristes de
passage. En plusieurs langues, qui plus est: «C’est une obligation si
l’on travaille sur cette aire d’autoroute.» Des qualifications qui
paient, puisqu’elles écoulent jusqu’à 200 kg de Gruyère par semaine.
Soit quatre fois plus que dans une fromagerie en ville de Fribourg.
Il
est 15 heures lorsque Hafedh Alaya me rattrape. L’aire d’autoroute a
retrouvé un calme temporaire. Mon patron en profite pour aller
s’enfermer dans son bureau pour de l’administratif. Pour combien de
temps? «Jusqu’au prochain coup de feu.»
Demain, votre journaliste prend de la hauteur en Valais pour y garder la cabane du Trient
Ce
midi, nous attendons un groupede 47 Espagnols: «Entrée, plat, dessert,
café, il faudra aller vite. Ils n’ont qu’une heure de pause au
programme.» Ils arriveront finalement à 13 heures. Plus le temps de
revoir le dispositif.
Le procès d'un Tunisien au
Tribunal pénal a débuté mardi matin. Il a tué sa femme en 2010 mais se
présente comme un laïc, tolérant et attaché aux droits de l'Homme.
«Pourquoi aurait-elle besoin d'un amant, j'assumais mes devoirs
conjugaux?» L'ancien comptable de l'ambassade de Tunisie meurtrier de
son épouse en avril 2010 à Fribourg, discourt sans fin depuis mardi
devant la Cour. «Qu'elle repose en paix», exprime souvent cet homme de
47 ans qui se décrit comme «socialiste, laïc, sentimental, pas jaloux,
et respectueux des droits de l'Homme. J'étais considéré comme un sage.»
Cela ne l'a pas empêché pas de violer sa femme, puis d'uriner sur elle.
L'accusé,
qui se croyait suivi par la police du président dictateur tunisien de
l'époque, agissait aussi en tyran avec sa femme, interdite de sorties.
Il déclare qu'elle était menacée d'enlèvement pour être revendue. Il
suivait ainsi souvent celle dont il était désormais séparé, «un ange,
une fleur très fragile», de 7 ans sa cadette.
Il l'attache, la poignarde, lui tire dessus puis lui tranche la gorge
Mais
il la décrit aussi comme «malade psychiatrique». C'est pourtant lui qui
l'a bâillonnée et attachée au pied du lit en plein après-midi, tandis
que leurs deux fillettes étaient dans l'appartement du quartier du
Schönberg, en ville de Fribourg. Puis, il l'a frappée de 15 coups de
couteau dans le dos avant de lui tirer dans le visage avec un pistolet
soft-air: une bille est demeurée dans la lèvre de la victime. Il l'a
encore étranglée, avant de lui trancher la gorge. Le prévenu a dormi à
côté du cadavre et a expliqué à ses adolescentes que leur mère était
partie, puis qu'elle était hospitalisée. Sans travail , buveur, celui
qui se faisait appeler David prétend tout expliquer: «Une rupture, ce
n'était pas la fin du monde, mais je devais savoir pourquoi.» Il l
'accusait également de ne pas s'occuper de ses enfants et de ne pas
savoir faire le couscous. Elle les nourrissait mal et rentrait tard,
ajoute-t-il.
Le procès se poursuit au Tribunal du district de la Sarine.
Dans le cadre de la Semaine suisse des Religions, le Groupe interreligieux et interculturel de la Gruyère
(GIIG) avait invité, vendredi soir 10 novembre, Martine Brunschwig
Graf, présidente de la Commission fédérale contre le racisme (CFR), et
Montassar BenMrad, président de la Fédération d’organisations islamiques
de Suisse (FOIS) et vice-président du Conseil suisse des Religions (SCR).
Depuis l’attentat sanglant du 7 janvier 2015 contre l’hebdomadaire
satirique “Charlie Hebdo” et les nombreuses attaques djihadistes dans
les rues de Paris, Nice, Londres, Berlin, Barcelone ou Bruxelles,
l’image des musulmans d’Europe s’est fortement dégradée. Prônant le
dialogue et l’interconnaissance, le GIIG
estime que la peur de l’autre provient essentiellement de l’ignorance
et du manque de connaissance mutuelle. Des études montrent aussi que,
par rapport à d’autres religions, l’islam est surexposé dans les médias.
“Construire le vivre ensemble, dans la diversité des croyances”
Une bonne soixantaine de personnes, venues de tout le canton, mais
aussi de plus loin, s’étaient donné rendez-vous aux Halles de Bulle pour
échanger avec les deux invités sur le thème “Diversités des croyances:
construire le vivre ensemble”. Au cours d’un débat de très bonne tenue,
arbitré par Serge Gumy, rédacteur en chef du quotidien La Liberté,
quelques remarques ont fusé des rangs du public, montrant qu’en matière
de présence musulmane dans le pays, le climat reste tendu.
En Suisse, on compte dix religions principales et 190 nationalités
vivent sur son territoire. Le pays vit ensemble avec toute cette
diversité, même si un sondage a montré que plus d’un tiers des personnes
interrogées déclarent être dérangées par ceux qui sont différents, a
relevé la présidente de la CFR.
A l’époque des initiatives xénophobes des années 1970 – les fameuses
initiatives Schwarzenbach – qui vont exacerber les tensions face aux
étrangers – c’étaient les travailleurs italiens qui étaient visés. “Il y
avait déjà des discours de haine, des gens engagés contre ces
initiatives ont reçu des menaces de mort…”
Les musulmans dans le collimateur
Aujourd’hui, outre les gens du voyage, les Roms, les Yéniches, sans
parler des personnes de couleurs, ce sont les musulmans qui sont dans le
collimateur. Le rejet de l’islam est en forte augmentation. Selon un
sondage paru fin août dans la presse alémanique, quelque 38% des Suisses
disent se sentir menacés par les musulmans de Suisse. La peur de
l’islam a plus que doublé au cours des treize dernières années.
“Le lien entre musulmans et terrorisme est omniprésent sur les
réseaux sociaux, sur Facebook, les blogs des journaux”, déplore Martine
Brunschwig Graf, membre du Parti libéral-radical, ancienne conseillère
nationale et conseillère d’Etat genevoise, par ailleurs présidente de la
Fondation pour l’enseignement du judaïsme à l’Université de Lausanne.
“C’est la Suisse qui accueille le mieux les musulmans”
Engagé depuis plus de deux décennies dans le travail associatif et
dans le dialogue interreligieux – il a été cofondateur de la Maison du
dialogue de l’Arzillier, à Lausanne en 1998, et du Groupe musulmans et
chrétiens pour le dialogue et l’amitié en 2001- le Vaudois Montassar
BenMrad est à la tête de près de 200 associations musulmanes dans les
quatre régions linguistiques de la Suisse.
S’il admet que l’on vit une période de tension en ce qui concerne la
présence musulmane, il affirme, en comparaison notamment avec la France,
que “c’est la Suisse qui accueille le mieux les musulmans, on favorise
l’intégration…”
La situation s’est dégradée entre 2009 et 2017
Citant une étude de l’Université de Zurich sur des articles parus
dans les médias, l’expert en informatique d’origine tunisienne, haut
cadre dans une multinationale, affirme que la situation s’est beaucoup
dégradée entre 2009 et 2017. “La plupart des articles montrent désormais
de la distance par rapport aux musulmans, et ceux qui marquent de
l’empathie ont fortement diminué”, regrette le scientifique, qui a
obtenu son doctorat à l’EPFL en 1994.
Et de déplorer, en citant l’UDC et le PDC, que des partis politiques
utilisent la question de l’islam et des musulmans à des fins purement
politiques. Il estime “dommageable” que le PDC marche désormais sur les
plates-bandes de la formation nationaliste conservatrice. Gerhard
Pfister, président du PDC, s’est en effet récemment déclaré dans la
presse fermement opposé à une reconnaissance de l’islam. Le président de
la FOIS souligne cependant que cette attitude négative envers l’islam
se rencontre avant tout dans le PDC de Suisse alémanique.
Les mantras de l’UDC
Quant à l’UDC, lors de son assemblée des délégués du 28 octobre
dernier à Frauenfeld (TG), elle a une nouvelle fois déclaré qu'”une
reconnaissance de droit public de l’islam ou une formation étatisée
d’imams est hors de question”, arguant que “nous devons vivre selon nos
valeurs chrétiennes”.
Ainsi, peut-on lire pêle-mêle sur le site internet du premier parti
de Suisse: “L’activité pastorale des imams dans les prisons et à l’armée
doit cesser […] Les imams peuvent être remplacés par des psychologues
de l’armée ou des prisons […] Jusqu’à nouvel avis, les activités des
imams doivent être surveillées dans toute la Suisse […] La viande halal,
la dissimulation du visage etc. ne doivent pas être tolérées dans les
lieux publics comme les écoles, les prisons, les hôpitaux ou dans
l’armée”.
Primauté de l’Etat de droit et de la législation commune
Se déclarant, comme tout citoyen suisse, ferme partisan de l’Etat de
droit et du respect de la législation de son pays, Montassar BenMrad se
dit que lui et la FOIS sont tout autant intéressés à traiter les risques
de dérives islamiques. Il partage la position de Martine Brunschwig
Graf, pour qui l’Etat de droit et la loi commune en Suisse priment en
tous les cas sur les préceptes de la loi religieuse, ajoutant que “les
gens qui sont ici peuvent exercer leur religion en toute liberté, pour
autant qu’ils respectent les règles de l’Etat de droit”. La politicienne
genevoise, née à Fribourg, a rappelé par ailleurs que, dans le passé,
les Eglises chrétiennes ont aussi connu des dérives.
Le représentant musulman se déclare en faveur de la reconnaissance de
sa communauté au niveau cantonal – il y a des démarches dans ce sens,
notamment dans les cantons de Vaud et Neuchâtel -, considérant que le
processus de reconnaissance forcera les communautés musulmanes à se
structurer. “Elles devront faire des efforts pour se fédérer. Il y aura
plus de transparence, les livres de comptes seront ouverts…”
Le Centre Suisse Islam et Société
S’il salue le travail fourni par le Centre Suisse Islam et Société
(CSIS) de l’Université de Fribourg, il rappelle que cette formation
universitaire n’est pas un enseignement théologique. Ce sont les
communautés locales qui sont responsables d’engager un imam. Dans le cas
de l’imam radicalisé de la mosquée An’Nur de Winterthur, “il y a eu un
gros dérapage, l’imam n’était pas formé, il était incompétent”. Le
président de la FOIS souligne qu’en principe les imams ont suivi une
formation universitaire, “mais de toute façon, il doit y avoir un
contrôle de qualité des imams”.
Le président de la FOIS concède que beaucoup trop d’entre eux sont
autodidactes, sans diplôme, et certains alimentent leur prêche avec les
réseaux sociaux, où l’on trouve d’innombrables fausses informations sur
l’islam. “Quand les communautés ont la capacité financière de payer le
salaire d’un imam, un professionnel formé, il y a davantage de filtres!”
Haro sur Blancho
Interrogé sur l’image négative de l’islam propagé par le Conseil
central islamique suisse (CCIS), d’obédience salafiste, Montassar
BenMrad estime que ce groupe ne compte que 42 membres actifs, avec,
peut-être, tout au plus 2 à 3’000 sympathisants, soit moins de 1% des
musulmans de Suisse. Tout comme sur l’autre bord Saïda Keller-Messalhi,
fondatrice et présidente du Forum pour un islam progressiste, “ils
ne représentent qu’eux-mêmes!” Par contre, le CCIS a fait “pas mal de
dégâts” à l’image des musulmans de Suisse, “mais on fait en sorte qu’ils
n’aient aucun accès à nos mosquées”. De toute façon, lance-t-il en
guise de conclusion: “Depuis qu’ils ont des problèmes avec le Ministère
public de la Confédération, ils se sont calmés…” Quant à lui, il veut
faire entendre “la voix du milieu, celle de la modération”. (cath.ch/be)
Martine Brunschwig Graf visée par Vigilance Islam
Peu avant le début des débats, la police s’est brièvement montrée aux
Halles. La raison: les menaces – “proches de menaces de mort” – reçues
par Martine Brunschwig Graf dans le cadre du colloque à l’Université de
Fribourg “Hostilité envers les musulmans: société, médias, politique”,
le 11 septembre 2017. Ce débat scientifique était organisé par la CFR,
en partenariat avec le Centre Suisse Islam et Société de l’Université de
Fribourg (CSIS) et le Centre de recherche sur les religions de
l’Université de Lucerne (ZRF). La présidente de la CFR avait été prise
pour cible par un membre de l’association genevoise Vigilance Islam et a porté plainte.
Le Groupe interreligieux et interculturel de la Gruyère
Pour le Groupe interreligieux et interculturel de la Gruyère (GIIG),
la simple coexistence entre les diverses communautés vivant en Suisse
n’est pas suffisante. “Dans un monde globalisé, avec le brassage
grandissant de la population et des cultures différentes, écrit-elle, la
nécessité de vivre ensemble est devenue vitale. Le monde a besoin
d’unité dans l’action des croyants: les valeurs universelles communes
aux différentes croyances ont le pouvoir de nourrir une société qui se
laïcise et s’individualise de plus en plus. Les croyants ont une
responsabilité spirituelle, morale et citoyenne d’ouverture vers
l’autre: ils doivent témoigner ensemble, sans condition ni angélisme, de
l’unité intrinsèque de la famille humaine, en dignité et en droit. Par
le dialogue et les comportements, nous pouvons contribuer à la paix. Nos
différences sont source d’enrichissement pour œuvrer ensemble!” JB
Malika el Aroud: l'histoire de la veuve de l'assassin de Massoud
Slug News — , mis à jour le 21.06.2017 à 6 h 02
Femme de moudjahid, de combattant, promue veuve de martyr après que
son mari a assassiné le commandant Massoud, cette pasionaria du djihad
est un modèle pour les jeunes recrues du terrorisme islamiste. Voici son
histoire.
Elle est charismatique, radicale, déterminée. Fière de ses deux maris
tombés «en martyrs». La presse belge l’a surnommée «la Veuve noire du
djihad». Condamnée en 2010 à huit ans de prison pour avoir «diffusé
durant des années l’idéologie du mouvement terroriste Al Qaïda (…) et
d’avoir directement participé au recrutement de candidats au combat…(…)
et financé la filière…», elle a purgé sa peine entièrement et depuis le 8 décembre 2016, Malika el Aroud est libre.
Malika El Aroud a réussi une prouesse : devenir, dans l’univers viril
des guerriers d’Allah, la première femme occidentale à se faire une
légende. Et pour en garder la maîtrise, elle a voulu l’écrire à la
première personne. Dans son livre Les Soldats de Lumière (2004),
elle relate son épopée afghane aux côtés de son homme, l’assassin du
commandant Massoud, ennemi juré des Talibans. C’était le 9 septembre
2001 et deux jours plus tard à New-York, deux avions percutaient les
tours jumelles du World Trade Center.
À sa sortie en 2004, le récit de Malika devient le livre
de chevet d’une génération d’apprenti-djihadistes. Lors des
perquisitions, les agents de l’antiterrorisme trouvent encore ses écrits
en version PDF dans les disques durs de certains.
Pourtant, loin de cette vie d’aventures et des combats au nom de
Dieu, la vie de Malika a commencé dans la capitale belge. Comme beaucoup
de femmes au parcours similaire, avant d’embrasser l’islam radical, «elle a vécu une adolescence chaotique,
explique le journaliste Jean-Pierre Martin, auteur d’un ouvrage sur les
origines du terrorisme en Belgique. Il a personnellement rencontré
Malika El Aroud en de rares occasions. «Malika n’a jamais terminé le
lycée, elle a vécu de petits boulots. Elle a fréquenté les bars, les
boites de nuit, et a eu plusieurs aventures amoureuses, une vie de jeune
bruxelloise loin de la religion. D’ailleurs elle ne s’en cache pas dans
son livre, même si tout cela est évoqué rapidement et avec pudeur. Mais
cela a été confirmé par des membres de sa famille qui avaient rompu
avec elle à une époque car ils ne supportaient pas ce type de vie.»
Le foyer du CIB
En 1991, à 32 ans, Malika El Aroud, désemparée, se tourne vers
l’Islam sur les conseils de son grand frère. Quelques années plus tard,
elle fait la connaissance d’un homme qui va changer sa vie : le cheikh
Bassam Ayachi. Derrière sa longue barbe blanche, l’homme est un
véritable gourou. Réfugié politique, issu d’une noble famille syrienne,
il est imprégné de l’idéologie des frères musulmans. Il a obtenu la
nationalité française avant de partir conquérir des âmes en Belgique.
Là, il fonde le Centre Islamique Belge (CIB).
Dans les années 1990 cette pépinière d’islamistes avait pignon sur
rue dans la capitale européenne. Le Centre était installé dans la
localité de Molenbeek... On y prêchait ouvertement le djihad «défensif» contre les «ennemis de l’Islam». Les
Américains, les sionistes… Et surtout, à l’époque, les Russes qui
faisaient couler le sang en Afghanistan comme en Tchétchénie ou dans les
Balkans. «Ce qui me choque avec le recul, concède aujourd’hui
Redouane Ahrouch, membre du micro-parti politique belge ISLAM (pour
Intégrité, Solidarité, Liberté, Authenticité et Moralité) et ancien du
CIB, c’est l’impunité dont on bénéficiait. On nous laissait tout
dire. Il serait aujourd’hui impensable de tenir de tels discours en
public. Je pense que les services de renseignements étaient au courant,
mais ils nous laissaient carte blanche…»
Et Cheikh Bassam «était un peu l’émir de Bruxelles» selon Ahrouch.
«Pour lui, il y avait les Musulmans d’un côté, les ennemis de l’Islam
de l’autre… Et il fallait choisir son camp. Il citait des sourates du
coran et des exemples de la vie du prophète, il expliquait que les
musulmans vivaient partout sous occupation américaine ou russe, et qu’il
fallait combattre à leurs côtés pour les libérer.»
D’après Jean-Pierre Martin, «Cheick Bassam a toujours été
soupçonné, mais jamais pris. La littérature du Centre Islamique Belge a
largement répandu l’idéologie et le terreau du djihadisme à Bruxelles,
et en particulier à Molenbeek». Il prônait «l’islam le plus rigoriste et mettait sans cesse en avant le rôle du martyr dans l’islam».
Le CIB devient un lieu important pour Malika. «Elle y trouve une
écoute, de l’amitié, de la compassion. En moins d’une année, elle est
totalement convaincue par l’idéologie de Cheick Bassam», poursuit
Jean Pierre Martin. Comme beaucoup de femmes qui plongent dans l’Islam
radical et la stricte observance des règles, elle y trouve aussi la
possibilité d’une rédemption, la promesse de voir ses péchés effacés.
Marier «deux poids lourds»
C’est dans ce centre que Malika El Aroud va rencontrer Abdessatar
Dahmane : l’un des assassins du commandant Massoud, celui qui va faire
d’elle la veuve d’un héros, une veuve mythique.
Ils font connaissance en avril 1999 et se marient religieusement. D’après Redouane Ahrouch, cette rencontre «n’est
pas le fruit du hasard. Bassam savait que Malika et Abdessatar étaient
deux poids lourds. C’était son rôle d’unir des personnes du même bord,
des personnes compatibles.»
Le journaliste Jean Pierre Martin poursuit: «je n’en ai aucun doute. Cheikh Bassam était un marieur. Il
a décidé de l’avenir de Dahmane et de l’avenir de Malika. Là où l’on ne
peut pas s’avancer, c’est de savoir si cheikh Bassam les a envoyés en
Afghanistan pour mener à bien le projet d’assassinat du commandant
Massoud. Les spécialistes du terrorisme n’ont jamais recueilli la
moindre preuve, et Cheick Bassam a toujours échappé à la justice. Mais à
mon avis c’est bien là que cela s’est passé, au Centre Islamique de
Bruxelles…»
De Bruxelles à l’Afghanistan…
Début 2001, Malika quitte les faubourgs de Bruxelles pour les
montagnes afghanes. Elle y retrouve Abdessatar, parti le premier. En
quelques mois, Dahmane s’est approché du sommet de la hiérarchie d’Al
Qaïda et a gagné la confiance d’Oussama Ben Laden en personne.
Dans le livre Son mari a tué Massoud, écrit par la
journaliste belge Marie Rose Armesto, l’une des rares à l’avoir
approchée, Malika El Aroud évoque cette période et décrit «un petit
paradis»: une maison confortable avec une vue magnifique. Les
combattants étrangers constituaient une élite, supérieure en droits aux
autochtones qu’ils prétendaient sauver. Un phénomène qui se répète
actuellement en Syrie.
Nombre d’Européennes parties en zone irako-syrienne ont d’ailleurs
été appâtées par la promesse d’une vie de princesse. Dix ans plus tôt,
Malika vit donc, à leur instar, une vie de colons en Afghanistan. Elle
fréquente les épouses des autres djihadistes étrangers. Là naît son
amitié avec la française Sylvie Beghal, la femme de Djamel Beghal. Cet
ancien du GIA «Groupe Islamique Armé» algérien, impliqué dans plusieurs
attentats terroristes, est venu se former au combat avec femme et
enfants. En 2015, on sait Beghal très proche des frères Kouachi et
d’Amedy Coulibaly, les tueurs de Charlie Hebdo et du supermarché
Hyper-Casher de la porte de Vincennes en janvier 2015.
A l’été 2001, Malika fait un bref aller-retour en Belgique. Elle veut
dénoncer dans les médias le blocus imposé par les Etats-Unis contre le
gouvernement des Talibans. Elle développe des réseaux, appelle des
familles belges à émigrer en Afghanistan. En août, elle revient auprès
de son mari.
Une nouvelle aura d’héroïne
Un mois plus tard, le 9 septembre 2001, Abdessatar Dahmane et un
autre Tunisien (tous deux prétendent être journalistes) parviennent à
approcher le chef de guerre tadjik Ahmed Shah Massoud. Le Lion du
Panshir, allié aux Américains, est alors le principal adversaire des
Talibans. Il ne cesse de dénoncer le danger de leur invité de marque,
Oussama Ben Laden. Le faux caméraman active sa ceinture d’explosifs.
Massoud et les terroristes meurent. Malika est effondrée. Mais la
nouvelle aussitôt connue, ses voisins se pressent chez elle, dans leur
maison de Jalalabad, pour féliciter la veuve du martyr, lui témoigner
son respect. Ben Laden en personne l’aurait félicitée par écrit. Elle
prend la mesure de son nouveau statut.
Deux jours après la mort du commandant Massoud, Al Qaïda frappe les
Etats-Unis. Le Président américain George W. Bush exige la tête
d’Oussama Ben Laden et lance l’US Army dans une longue chasse à l’homme.
Les marines marchent sur Kaboul. Pendant trois mois, Malika fuit à
travers les montagnes au milieu des bombes. Elle se terre dans les
grottes de Tora Bora avec les combattants d’Al Qaïda et leurs alliés
Talibans. Dans son livre, le récit de cette période est épique : «J’étais
entourée de vrais Moudjahidines, les lumières de la terre, comme je les
appelle à cause justement de cette lumière qui éblouit leur visage.
J’avais peur, mais en même temps, j’étais hyper excitée... (…) Ces
hommes-là ont su dire “NON”, ils sont prêts à se battre jusqu’à la mort
ou la victoire. Ma’cha’ALLAH... quelle chance !... Quel cadeau de la
part de mon Seigneur de m’avoir fait goûter à cette ambiance, je me sens
à ce moment-là, propulsée en arrière dans le 14ème siècle, à l’époque
du Prophète Mahomet.»
Sur les réseaux sociaux, aux premières années du conflit syrien, les
jeunes djihadistes Européens font souvent montre d’une exaltation
comparable…
En décembre 2001, quand elle rentre en Belgique via le Pakistan,
après plusieurs semaines de fuite dans les montagnes afghanes au côté
des combattants d’Al Qaïda, Malika est auréolée de gloire. Elle était
femme de moudjahid, de combattant, ce qui dans ce monde était déjà bien.
La voilà promue veuve de martyr… «Elle était une simple femme. Elle est devenue une Dame, ce qu’il y a de plus respecté dans la mouvance islamiste», poursuit Redouane Ahrouch. «Les
femmes dont les maris se sont sacrifiés, ont combattu le Mal, tué des
Américains par exemple, jouissent d’un véritable prestige dans ce
milieu. Non seulement elles sont sûres d’aller au paradis, mais en plus
elles pourront emmener cent personnes de leur choix avec elles, détaille monsieur Ahrouch. D’après lui, «Malika El Aroud aura toujours son fan club… Elle fera toujours des émules.»
La stratégie de l’innocence
Malika a-t-elle joué un rôle dans la mort du commandant Massoud? Elle n’a jamais caché son opinion : ce «mauvais musulman méritait de mourir.»… Etait-elle pour autant informée du projet d’attentat? A-t-elle eu un rôle logistique?
Une fois en Belgique, interrogée par les policiers de diverses
nationalités qui se pressent pour obtenir des informations, Malika ne
lâche rien. Elle les balade même : «tu te rends compte, confie-t-elle alors à la journaliste Marie-Rose Armesto, ils
me demandent : connais-tu tel ou tel homme, en me citant les noms. Je
dis non, mais grâce à leurs questions, je sais qui ils recherchent. Tu
trouves ça malin de leur part de me donner ce type d’informations?»
Les juges n’ont jamais pu établir sa culpabilité et Malika a toujours
nié avoir jamais su ce que son mari allait faire. En 2003, la Justice
belge échoue à prouver sa complicité dans l’assassinat de Massoud.
Malika est libre, mais surveillée par les services antiterroristes. Il
lui faut se mettre au vert.
Un nouveau mari et le djihad par la plume
La même année, elle rencontre justement sur un forum Internet un
autre Tunisien installé en Suisse : un islamiste bien connu des services
de son pays d’origine, Moezeddine Garsallaoui. Depuis 1998, «Moez» est
réfugié politique en Suisse, où il ne fait pas de vagues. Il souffre
d’une scoliose. Ses lunettes rondes et son air réservé lui donnent un
air d’intellectuel.
D’après Jean-Paul Rouiller, ancien commissaire de la police
antiterroriste suisse, c’est Moez qui aurait fait le premier pas. Il se
serait rendu à Bruxelles à une séance de dédicace des Soldats de Lumière… Les deux islamistes se plaisent. Ils se marient religieusement.
En 2004, Malika quitte donc la Belgique pour s’installer auprès de
son nouvel amour et dans la petite ville de Guin, dans le canton de
Fribourg, le couple se lance dans le djihad électronique. Le «djihad par la plume», comme disait Malika, est sa nouvelle mission.
Ils ouvrent une nébuleuse de sites et de forum Internet appelant à la
guerre sainte, sans ambiguïtés, en français comme en arabe.
«Minbar.sos» est l’un des plus connus. Des sympathisants d’Al Qaïda y
diffusent des vidéos de décapitations, de tortures, d’attentats, des
textes djihadistes, des manuels de guérilla ou des recettes d’explosifs.
«Elle prenait les décisions, et lui exécutait»
À l’été 2004 Jean-Paul Rouiller, aujourd’hui reconverti dans le
privé, apprend par hasard la présence en Suisse de Malika el Aroud, à la
suite d’une demande d’informations des autorités Pakistanaises. Ses
homologues enquêtent sur une énième tentative d’attentat contre une
personnalité politique locale. La revendication est postée sur un site
Internet hébergé en Suisse, à 5000 km. Avec stupeur, les agents de
l’antiterrorisme découvrent que Malika El Aroud en personne, la célèbre
Veuve noire du djihad, vit à Guin tout en consacrant ses journées à
l’apologie en ligne du terrorisme islamiste. Personne en Belgique ne les
a prévenus du déménagement de Malika.
Pendant des mois, Jean Paul Rouiller et ses hommes espionnent les tourtereaux : «une
mission de longue haleine qui nous a permis d’étudier la dynamique du
couple. À cette époque, Malika est déjà sur le devant de la scène. Elle
jouit d’une aura au sein de la galaxie djihadiste, et cela se ressent
dans la dynamique du couple. Moez agit pour prouver à Malika qu’il est à
la hauteur d’un fantôme: celui d’Abdessatar Dahmane, l’homme qui a tué
Massoud. Il lui fallait être à la hauteur de cette ombre…» Même impression du procureur Claude Nicati, qui a instruit l’affaire pour apologie du terrorisme : «J’avais
le sentiment que c’était Madame qui dirigeait. Elle prenait les
décisions, et lui exécutait. Moezeddine était plus effacé, plus en
retrait.»
«Les lions sont blessés. Et un lion blessé, c’est très dangereux»
Le 22 février 2005, à 5h30 du matin, les policiers suisses disposent
de suffisamment de preuves pour défoncer la porte du couple. Et comme
avec les terroristes on n’est jamais trop prudents, ils jettent à tout
hasard dans l’appartement une grenade assourdissante. Moez se préparait à
faire sa prière de l’aube. Il mettra un long moment à retrouver ses
esprits. Malika, qui a déjà connu la musique de la guerre en
Afghanistan, se remet prestement. Elle contre-attaque en tenue de nuit,
crie au scandale, à sa pudeur bafouée, invective les policiers etc.
Pendant son procès, elle menacera le procureur Nicati dans la presse: «Je
vais le remettre à sa place ce Monsieur, je vous le jure. Tous mes
frères moudjahidin dans le monde entier sont au courant de ce qui s’est
passé ici. Ils sont furieux, fous de rage. Les lions, comme je les
appelle, sont blessés. Et un lion blessé, c’est très dangereux.»
En 2007, les amoureux seront finalement condamnés. «Ce procès constituait une première, en Suisse, conclue le procureur Nicati. Pour la première fois, on démontrait qu’Internet pouvait être utilisé comme une arme de guerre.» Le jugement rendu, le couple parvient sans peine à filer en Belgique. Bon débarras pour les Suisses.
Malika retrouve Bruxelles et ses amitiés islamistes. Moez, lui, ne va
pas traîner en Europe. En octobre 2007, il part au Waziristân, au cœur
des zones tribales pakistanaises, sur les pas d’Abdessatar, son défunt
et symbolique rival. En quelques mois, il prend du galon et devient
l’émir d’un groupe d’Al Qaïda, Jund Al-Khilafah traduction : les Soldats
du Califat. La NSA américaine intercepte ses communications avec Malika
restée en Belgique. Moez informe sa muse de ses progrès de moudjahidin.
En janvier 2008, il lui envoie une photo de lui-même tirant au
lance-roquette en tenue de combat sur un fond de montagnes rocheuses,
calotte blanche sur son crâne dégarni. «Oh comme tu es beau!», lui répond Malika. Le 5 juillet, via Internet, il se targue d’avoir tué cinq Américains en Afghanistan…
Recrutement actif
Après la période suisse, celle du djihad électronique, le couple
passe au recrutement actif. Malika convainc des Belges et des Français
d’aller combattre dans la région pakistano-afghane. A ceux qui hésitent
entre consacrer leur vie à leur famille ou mourir en martyr, elle
prodigue des conseils clairs. Elle fournit aussi des contacts.
Lorsqu’ils interpellent une nouvelle fois Malika el Aroud en décembre
2008, les policiers belges découvrent pas moins de 1577 messages privés
de conversation sur le site minbar-sos.com. Le 24 avril 2006 dans un
mail adressé à un français qui lui demande «est-il toujours possible de rejoindre nos frères?» Malika explique clairement : «Tous mes posts sont faits pour encourager, pousser mes frères à rejoindre la caravane, effectivement». La caravane… soit le terme utilisé pour évoquer les candidats djihadistes.
Installé dans les zones afghano-pakistanaises, son mari Moez reçoit et entraîne ces recrues. «J’espère que tu vas bien, ainsi que ton chat, tes poules et tes lapins», lui écrit un jour Malika, en langage à peine codé.
Merah pour recrue
L’un des stagiaires de Moez Garsallaoui sera un certain Mohamed Merah.
En septembre 2011, le jeune salafiste toulousain passe deux semaines à
Miransha, un bourg pakistanais sous la coupe d’Al Qaïda. Moez en
personne l’aurait entrainé au maniement des armes à feu. Six mois plus
tard, le 11 mars 2012, Mohamed Merah assassine froidement un jeune
militaire français à Montauban. Les jours qui suivent, il exécute 2
autres militaires français. Le matin du 19 Mars 2012, il attaque une
école Juive de Toulouse, trois enfants sont assassinés, un autre blessé,
un homme est mort… La France est horrifiée. On parle de Loup Solitaire,
d’un tueur au scooter, et le 22 Mars, Mohamed Merah est tué lors de
l’assaut mené contre lui par les hommes du RAID.
Il n’est pas juste un tueur au scooter, seul et isolé qui aurait
décidé de passer à l’action. Le groupe les Soldats du Califat de Moez
Garzalaoui revendique les assassinats commis par Mohamed Merah.
Le 10 octobre de la même année, Moezeddine Garsallaoui est neutralisé
à Mir Ali au nord Waziristân par une frappe de drone américain.
La permanence du secret
A cette date, Malika El Aroud est en prison. Pendant toutes les
années 2000, la veuve noire du Djihad est citée dans de nombreuses
affaires terroristes, mais ce n’est qu’en 2010 qu’elle est condamnée par
la Justice belge à huit années de prison. Reconnue coupable par le
tribunal de Premier instance de Bruxelles d’avoir «participé, en
tant que membre dirigeant, à une activité d’un groupe terroriste, y
compris par la fourniture d’informations ou de moyens matériels au
groupe terroriste».
D’après Jean Paul Rouiller, «le réseau Moezeddine-Malika est à
l’origine de toute une série de réseaux et de structures qui vont
essaimer plus tard, comme Sharia 4Belgium, Forsane Alizza en France ou
Sharia4UK, en Angleterre. Cette dynamique va amener aux réseaux
impliqués dans les premiers départs en Syrie dès 2011-2012-2013. On va
retrouver des structures franco-belgo-suisses de deuxième ou troisième
génération issues des réseaux de Malika et Moez. Il y a une continuité.»
Provocatrice, volubile, sûre d’elle-même, Malika est aussi une femme
de secrets. Elle assumait ouvertement ses convictions djihadistes hier.
Depuis quelques mois, l’égérie du djihad est libre. A-t-elle renoncé à
ses inclinations profondes? Son avocat, maître Nicolas Cohen refuse de
s’exprimer en son nom. Et Malika El Aroud ne parle pas aux journalistes.
Slug News - Collectif de journalistes d'investigation
Fribourg: Amir Dziri, nouveau co-directeur du Centre Suisse Islam et Société
11.05.2017 par Jacques Berset, cath.ch
Première en Suisse: l’Université de Fribourg crée un poste de professeur d’études islamiques auprès du Centre Suisse Islam et Société (CSIS). Venu d’Allemagne, le professeur Amir Dziri, d’origine tunisienne, prendra ses fonctions au semestre d’automne 2017.
Il remplace le professeur Serdar Kurnaz, de nationalité turque mais formé en Allemagne. Ce dernier a quitté le CSIS, où il occupait le poste de co-directeur, après avoir été nommé le 1er septembre 2016 professeur de théologie islamique à l’Université de Hambourg.
Savoirs islamiques pluriels
Amir Dziri, né en 1984 à Tunis, aura pour tâche de lier les traditions de savoirs islamiques pluriels avec des questions philosophiques, éthiques et sociétales dans un contexte contemporain.
Dès le 1er septembre 2017, Amir Dziri prendra ses fonctions de professeur d’études islamiques et de co-directeur du CSIS. Il a étudié à l’Université de Bonn et obtenu son doctorat à l’Université de Münster. Il mène des recherches sur l’apprentissage et la compréhension de la tradition en islam et traite également des questions contemporaines liées à la relation entre islam, culture et politique.
Longue expérience dans le dialogue interreligieux
Hansjörg Schmid, co-directeur du CSIS, se réjouit que le nouveau venu va compléter son équipe multidisciplinaire. Il bénéficie d’une longue expérience dans le dialogue interreligieux et les questions de société.
Dziri, qui a étudié en allemand et en français, dispose d’un profil interdisciplinaire très intéressant. Il a étudié et enseigné dans plusieurs universités en Allemagne et participé à des débats sur l’islam au plan international. Le co-directeur du CSIS se dit persuadé qu’il bâtira des ponts également en Suisse.
Institut interfacultaire des Facultés de théologie, droit et lettres de l’Université de Fribourg, le Centre Suisse Islam et Société (CSIS) est un pôle de compétences traitant des questions actuelles liées à l’islam en Suisse. Son objectif est d’apporter, au travers de ses activités, une contribution au vivre-ensemble dans une société plurielle, en soulevant les questions centrales de l’auto-interprétation religieuse des musulmans et en développant des solutions pour répondre aux défis sociétaux.
Formation de la relève scientifique
Le CSIS se consacre à la recherche, à la formation de la relève scientifique et à la formation continue dans le domaine de l’islam et de la société. Il coopère avec différentes hautes écoles en Suisse et à l’étranger. La recherche met l’accent sur les questions sociétales, interreligieuses et d’éthique sociale. Ce centre de compétences a débuté ses activités en janvier 2015. Il bénéficie du soutien du Secrétariat d’Etat à la formation, à la recherche et à l’innovation (SEFRI) au sein du Département fédéral de l’économie, de la formation et de la recherche (DEFR) à Berne. (cath.ch/be)
Fondée en 2003 par Adel Maiz, la ferme ‘La Petite Suisse’, est située à 9 km d’Utique. La Petite Suisse accueille les visiteurs depuis 2009 et propose les activités suivantes :
Petit déjeuner avec du lait, du beurre, du fromage frais, des œufs et du miel de la ferme, accompagnés de pains traditionnels fabriqués par une voisine.
Visite de la ferme : écurie, élevage bovin (une quinzaine de vaches Holstein, Montbéliardes…), plantations (orge, blé dur et ancien, sula), ruches, oliviers et poulailler.
Participation à la traite du soir ;
Démonstration de la transformation du lait en yaourts, beurre, fromages, etc.
Visite d’un élevage caprin à une trentaine de kilomètres de la ferme
Restauration à base de salades et grillades (selon la saison) ;
Hébergement jusqu’à 4 personnes.
C’est l’occasion aussi d’acheter des produits laitiers frais (lait, beurre, yaourt, ricotta, délice de la petite suisse, camembert, mozzarella), miel sauvage, œufs et poulets fermiers, fruits et légumes de saison.
Adresse : Route de Mateur, km9 depuis Utique, 7060 Bizerte.
En Tunisie, il n’y avait quasiment pas d’élevage bio, alors que celle-ci a un marché bio à l’export (principalement olives, dattes et plantes médicinales) en pleine expansion. La première (et seule) ferme laitière bio en Tunisie à Utique (40 km au nord de Tunis) appartient à un couple suisse-tunisien qui se bat pour pérenniser son activité, dans un contexte de crise du lait et de polémique autour des quotas d’importation.
Ils sont officiellement en conversion (moins de 30% de conventionnel dans les rations) depuis six mois seulement, alors que la phase de conversion a commencé en 2003. Précurseur et autodidacte, le fermier Adel Maiz défend une agriculture saine et raisonnée malgré les difficultés spécifiques à la Tunisie concernant la production animale bio. Il s'est inspiré des modèles de fermes bio qu'il a vues en Suisse durant 22 ans, lorsqu'il vivait à Broc (région de la Gruyère). // Texte Hélène Pennaneac'h