Comment est née l’idée de ce livre?
L’éditeur Pierre-Marcel Favre me l’a proposée, il y a quelques années.
J’étais étonnée, flattée, mais j’ai passé un an à tourner en rond avec
cette proposition dans ma tête, sans réussir à la concrétiser. Et puis
une idée a germé: écrire des portraits de femmes dont l’engagement
m’inspirait, et disait aussi quelque chose de moi. A partir de là, j’ai
eu carte blanche. Et j’ai pris un congé sabbatique de trois mois, l’été
dernier, pour écrire ce livre, loin de mon travail quotidien. Je me suis
installée à Berlin, la ville d’origine de mon père, pour rédiger ces
textes qui me font retrouver mon ancien métier de journaliste, à travers
ce qui constitue mon quotidien, le combat pour les droits humains.
Des modèles féminins vous accompagnent-ils depuis l’enfance?
Plus ou moins. Ma maman n’était pas une militante, mais a toujours été
engagée. Elle me rappelait toujours qu’à 18 ans elle avait le droit de
vote dans le canton de Vaud, mais pas en Suisse, en insistant sur le
fait que les droits que nous avons ne sont jamais des évidences, que se
battre pour les obtenir vaut toujours la peine. Sinon, je dois
reconnaître que mes modèles étaient plutôt masculins. C’est aussi pour
cela que je me suis dit, pour ce livre, qu’il serait intéressant de me
concentrer sur des portraits de femmes, de me forcer à réfléchir à
celles qui m’avaient inspirée. Elles sautaient moins à mon esprit que
les hommes, paradoxalement. De manière plus générale, les femmes sont
souvent moins connues – même dans une organisation comme Amnesty. Les
femmes ont moins de relais, elles sont plus en lien avec l’engagement
très local.
Le premier portrait du livre (la militante
colombienne de la paix Jackie Rojas) raconte un épisode qui vous a
bouleversée. Le frère de votre «héroïne» venait d’être tué par des
paramilitaires. Vous vous êtes surprise à vouloir le venger vous-même.
Je me suis toujours considérée comme une non-violente. Mais voir, sur le
moment, le désarroi et la douleur de cette femme qui savait en plus que
l’on avait tué son frère à cause d’elle et de son engagement a provoqué
en moi une réaction inattendue. J’étais en état de choc, je me suis dit
que j’allais tuer de mes propres mains ce meurtrier si je le croisais.
Cela m’a donné à réfléchir, à mieux comprendre pourquoi des familles
victimes de violences peuvent ne pas faire confiance à la justice, et
ont l’impression que seul un crime violent peut réparer un crime
violent. Or, on voit que ce n’est jamais une solution.
Ces onze
femmes sont toutes animées d’une conviction extraordinaire, parfois
fondée dans la foi, toujours dans la volonté de changer le monde qui les
entoure. Cet élan n’empêche pas le doute…
Oui, voyez Justine Masika Bihamba, qui vient en aide aux femmes victimes
de viols dans les régions en guerre du Congo, et qui réclame justice
pour elles. Elle s’est brouillée avec ses enfants, qui lui reprochent de
les avoir délaissés au profit de son combat. Elle m’a dit: «Je n’aurais
peut-être pas dû le faire»… Voilà un argument qu’on n’aurait pas servi à
un homme. Les femmes sont renvoyées à leur statut de mère et elles ne
peuvent se départir de ces tourments intérieurs.
L’avocate
iranienne Leila Alikarami soulève la question importante de
l’universalité des droits, quels que soient les régimes politiques ou
religieux. N’y a-t-il pas un risque de prisme occidental?
Non. Tous les pouvoirs qui critiquent les textes sur les droits humains
sous prétexte qu’ils ne seraient pas adaptés à leur culture le font pour
préserver des différences de traitement ou un rabaissement de la femme.
Et Leila Alikarami prend les mollahs à leur propre piège, en s’appuyant
sur le Coran pour contester des décisions discriminatoires envers les
femmes. Mais il faut se garder de penser que ce biais est le seul fait
des pays musulmans. J’y fais allusion dans mon livre, en Amérique
centrale, la culture machiste qui s’appuie sur le conservatisme
catholique aboutit, par exemple, à ce que des femmes qui font une fausse
couche soient condamnées à 45 ans de prison! L’Etat utilise la religion
pour avoir un contrôle sur la sexualité des femmes. Dans les sociétés
où la religion prend une importance extrême, il y a un risque pour les
femmes. On le voit jusque chez nous, avec certains discours rétrogrades.
Vous
avez croisé de sacrées personnalités, dont vous laissez aussi percevoir
le caractère parfois bien trempé, voire revêche. Comme Radhia Nasraoui,
une avocate tunisienne que Ben Ali lui-même avait fini par craindre!
J’ai connu Radhia depuis les débuts de mon engagement. Sa ténacité est
incroyable. Elle ne laisse rien passer – je lui ai soumis mon texte, je
peux en témoigner! Je me rappelle son passage au Salon du livre de
Genève, il y a quelques années, lorsque trois malabars visiblement à la
solde du régime dictatorial tunisien avaient tenté de s’en prendre
physiquement à elle. Je me rendais compte des risques qu’elle prenait
chez elle, si on la poursuivait ainsi jusqu’en Suisse. Elle continue de
se battre pour l’égalité hommes-femmes, pour la justice, pour la liberté
d’expression. Elle peut être désagréable, elle reste admirable.
Ces
onze portraits de femmes sont traversés de drames et d’éternels
recommencements, mais il s’en dégage aussi la force de l’espoir. Et
vous, gardez-vous de l’optimisme?
Je suis foncièrement optimiste, sinon je ne ferais pas ce job. Les
occasions de baisser les bras sont trop nombreuses. Au moment de la
rédaction du livre, j’ai eu un vertige: de nombreuses femmes dont je
raconte l’histoire ont été contraintes à l’exil, définitif ou
provisoire. Est-ce impossible aujourd’hui de défendre les droits des
femmes? D’un autre côté, je voulais montrer dans ce livre que le vrai
côté déprimant serait de ne voir aucune révolte, aucun combat pour les
droits, la liberté, la justice. On peut changer le monde, peut-être pas
demain, mais après-demain. C’est pour cela que je suis optimiste.
Comment les avez-vous choisies, ces onze femmes?
A l’exception de Nareen Shammo, journaliste irakienne Yézidie, j’ai
connu toutes ces femmes sur le terrain, dans leur pays – hors d’Europe,
c’est un choix assumé. Ce furent des rencontres fortes, elles
m’accompagnent, elles m’ont toutes inspirée. Et leurs combats racontent
la diversité des domaines dans lesquels les femmes s’engagent.
En quoi leur action est-elle typiquement féminine?
Une des spécificités de leur combat, c’est qu’il n’est pas reconnu à sa
juste valeur. Notamment parce qu’elles se battent pour dénoncer des
violences que subissent les femmes. Elles ont été stigmatisées,
dénigrées, attaquées. On les accuse de mentir, de donner une mauvaise
image de leur pays. Elles sont peu entendues dans leur propre pays.
L’autre aspect, c’est qu’elles sont toutes d’abord actives à une échelle
locale. Pour elles, il n’y a pas de petit combat. C’est par tout en bas
qu’elles commencent leur action.
Ce livre aurait-il pu être écrit par un homme?
Certainement! Je l’attends! Le féminisme n’est pas réservé aux femmes.
Les hommes ont tout à gagner de l’égalité des droits, les femmes ne
peuvent pas être féministes seules.
(TDG)
Les onze portraits que signe Manon Schick dans son ouvrage serré
comme un pur arabica de Colombie sont autant d’histoires qui disent
l’extraordinaire ténacité et le courage de ces femmes, confrontées à la
violence, à la ségrégation, au dénigrement, à l’injustice, et jusqu’à
l’exil pour sauver leur peau. Des parcours méconnus et admirables. Qui
sont ces femmes? Jackie Rojas , la travailleuse sociale qui œuvre pour
la résolution des conflits dans une ville colombienne qu’elle a fini par
devoir fuir. Son frère a été tué. Nareen Shammo, une journaliste
irakienne de la communauté yazidie, qui lutte depuis son récent exil
allemand contre les massacreurs de l’Etat islamique. Marisela Ortiz, la
Mexicaine qui vient en aide aux familles dont les filles ont été
assassinées dans un pays à la violence exponentielle, et qui a dû se
réfugier aux Etats-Unis pour survivre. Kasha Jacqueline Nabagesera,
militante des droits des homosexuels en Ouganda, où ces derniers sont
sans cesse menacés de mort, stigmatisés et brutalisés. Justine Masika
Bihamba, protectrice des femmes violées au Congo, en froid avec ses
propres enfants à cause de son combat. Müzeyyen Nergiz, avocate turque
qu’Erdogan qualifie de «terroriste» parce qu’elle s’élève contre la
violence domestique. China Keitetsi, l’Ougandaise à qui on avait appris
à chérir son AK-47 plus que son doudou, accablée de malheurs mais
toujours debout pour tous les enfants soldats. Amal Nasr, déléguée aux
droits des femmes en Syrie, pourchassée par Bachar, réfugiée en Suisse.
Serkalem Fasil, une Ethiopienne emprisonnée puis exilée aux Etats-Unis,
dont le mari a été condamné à 18 ans de prison pour s’être opposé au
régime. Radhia Nasraoui , l’avocate tunisienne égérie du féminisme, qui a
fini par être le cauchemar de Ben Ali. Et Leila Alikarami , l’avocate
qui a choisi de s’appuyer sur le Coran pour faire plier les mollahs
iraniens.