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samedi 8 décembre 2018

Protestation à l'ambassade de Tunisie

Une quarantaine de Tunisiens ont passé la journée de mercredi devant l'ambassade de Tunisie à Berne. Ils réclament leur passeport.



Les manifestants se disent prêts rester là aussi longtemps qu'ils ne recevront pas leur passeport.



Depuis lundi, des exilés exigent que les autorités tunisiennes leur remettent leur passeport, ce que celles-ci refusent. L'action est appelée à se prolonger.

Une trentaine de Tunisiens désirant rentrer au pays après le changement de régime se trouvaient encore en soirée devant l'ambassade, où des couvertures leur ont été apportées, a constaté un journaliste de l'ATS. Ils se disent prêts à passer la nuit et à rester là aussi longtemps qu'ils ne recevront pas leur passeport, un droit personnel, précisent-ils.



«Certains ont même donné les papiers nécessaires et ont reçu des promesses de la part des responsables de l'ambassade pour avoir leurs passeports aujourd'hui même», a écrit mercredi soir dans un communiqué le coordinateur du Comité de soutien du peuple tunisien (CSPT), Anouar Gharbi. «Ces promesses n'ont pas été respectées, ce qui a révolté les gens qui ont tellement envie de rentrer au pays après plusieurs années d'exil».

«Ces gens sont déterminés»

«Nous demandons donc à nos compatriotes fonctionnaires de l'ambassade de comprendre l'urgence de la situation et de faire le nécessaire pour délivrer les passeports dans les meilleurs délais», a ajouté le Comité de soutien. Jusqu'à maintenant, seuls cinq passeports ont été délivrés.

Selon M. Gharbi, ce mouvement, soutenu par son comité, est «spontané». Et il pourrait durer: «Ces gens sont déterminés», a-t-il averti. «Nous resterons là jusqu'à obtenir gain de cause», a confirmé sur place un immigré tunisien, Ibrahim Naouar.

Devant l'ambassade, dans le quartier des représentations diplomatiques de Kirchenfeld, le climat était parfois tendu mercredi, mais il est resté pacifique. On entendait ça et là des cris contre l'ex-chef de l'Etat Ben Ali. La police contrôlait la situation et se préparait, elle aussi, à passer la nuit là. (ats)

19.01.2011, 19:35

mercredi 23 mai 2018

Anouar Gharbi «J’ai de la sympathie pour la résistance»

Par Barbara Pochinu Carta, Publié jeudi 3 juin 2010

L’un des organisateurs de la flottille est Genevois


Le sol du bureau d’Anouar Gharbi, à la Maison des associations à Genève, est jonché de cartons aux couleurs de la Palestine, de drapeaux et de keffiehs. «J’ai déménagé ce matériel hier», explique ce Suisse d’origine tunisienne, 45 ans, qui préside l’association genevoise Droit pour tous et qui est l’un des trois coordinateurs de la «Campagne européenne pour la fin du siège à Gaza». Ce désordre contraste avec son bureau: ordonné, fonctionnel, il ne contient qu’un ordinateur portable, un téléphone, un crayon. La «Campagne européenne» est l’une des associations à l’origine de la «Flottille de la liberté». Son bateau, le 8000 (en référence au nombre de Palestiniens emprisonnés en Israël), transportait des médicaments, des maisons préfabriquées et du matériel de construction ainsi que des parlementaires et des journalistes de divers pays. Budget de l’opération, achat du navire compris: 3 millions de dollars. «Son financement provient uniquement de dons, explique Anouar Gharbi. Je ne peux pas me résoudre à laisser des gens mourir à petit feu.»

Jeune étudiant, à Tunis, Anouar Gharbi était porte-parole du syndicat de son université avant de fuir son pays, il y a une vingtaine d’années. «Je ne supportais plus de vivre sous une dictature.» Il s’installe alors en Suisse pays dont sa femme possède la nationalité. Là, il se refait une vie. Sa femme travaille comme traductrice pour l’ONU. Lui devient cadre dans une entreprise informatique. Mais il conserve l’«âme d’un syndicaliste». Actif dans le milieu associatif, il est l’un des fondateurs de la Maison des associations.

La «Campagne européenne» a envoyé plus de 500 convois d’aide humanitaire à Gaza: «essentiellement des médicaments, pas des roquettes!» lâche-t-il provocateur. Il y a aussi les convois navals. Depuis cinq ans, seuls quatre bateaux ont réussi à atteindre les côtes de Gaza, trois autres ont été arrêtés en mer et un dernier a été endommagé par l’armée israélienne.

Un syndicaliste objet d’attaque

Durant l’été 2009, Anouar Gharbi s’est rendu à Gaza avec une délégation de parlementaires suisses dont Josef Zisyadis. Là, ils rencontrent Ismaël Haniyeh, l’un des leaders du Hamas. «Je ne regarde pas la religion ou la tendance politique, je suis internationaliste, je ne reçois des ordres de personne», raconte-t-il avant d’ajouter: «Je garde tout de même une distance critique.» De son côté, Josef Zisyadis précise qu’il ne soutient pas le mouvement islamiste et que, sur ce point, «nous avons des divergences» avec Anouar Gharbi.

Le syndicaliste ne craint-il pas d’être instrumentalisé par une organisation que de nombreux Etats qualifient de «terroriste»? «Pour Israël on est tous des terroristes, rétorque-t-il. Je suis du côté de ceux qui défendent leur terre, leur dignité. […] J’ai de la sympathie pour la résistance, que ce soit en Irak, au Venezuela ou en Palestine.» Si on lui rappelle que la charte du Hamas appelle à la destruction d’Israël, l’intéressé riposte: «Connaissez-vous la charte du Likoud, le parti au pouvoir en Israël. Elle stipule l’existence d’un Grand Israël depuis 3000 ans. Il n’y a donc pas de place pour les Palestiniens.»

Anouar Gharbi n’hésite pas à parler de «territoires occupés» à propos du territoire israélien dans ses communiqués appelant à manifester sur la place des Nations à Genève, à Berne ou à Zurich. Ueli Leuenberger, le président des Verts, qui a eu des contacts avec Anouar Gharbi le considère comme «quelqu’un de sérieux, qui réfléchit avant d’agir et n’hésite pas à demander conseil».

Combatif, Anouar Gharbi est également l’objet d’attaques. Ainsi a-t-il été pris à partie par certains médias et milieux antiracistes lorsqu’il a accueilli, en 2008, Azzam Tamimi, un intellectuel palestinien connu pour ses déclarations virulentes contre Israël. Ainsi est-il l’objet d’intimidations de la part des «sbires de Ben Ali». La semaine dernière encore, une voiture noire fonçait sur son scooter alors qu’il quittait sa maison. «Je les connais. Ce n’est pas la première fois, explique-t-il. J’ai déjà déposé plainte pénale auprès de la police fédérale. Pour l’heure elle n’y a pas donné suite.»

Anouar Gharbi est un musulman pratiquant: «Je crois en Dieu c’est tout», précise-t-il. Sur les étagères de sa bibliothèque, il y a plusieurs ouvrages de Tariq Ramadan. «C’est un ami, nous avons milité ensemble pour l’Irak, la Palestine, contre l’islamophobie.» Avant de se quitter, il offre une carte postale représentant des enfants aux abords d’un village de Cisjordanie, drapeaux palestiniens au vent. «J’aime bien cette image, cela me rappelle mon enfance. Il ne faut pas oublier la solidarité.»

mardi 1 mai 2018

Le porte-voix genevois des révoltés tunisiens

 Publié le 23 janvier 2011 par Angélique Mounier-Kuhn

Contraint à quitter son pays en 1991, Anouar Gharbi foulera de nouveau la terre de ses ancêtres le 29 janvier. L’activiste s’est révélé incontournable pour suivre la révolution du jasmin, depuis la Suisse. Depuis quelques semaines, il ne touche plus terre

Il passe un coup de fil contrit, pour prévenir: impossible de se garer dans les environs de Plainpalais. Avec une bonne vingtaine de minutes de retard, Anouar Gharbi finit par arriver, l’oreillette branchée et absorbé par une conversation téléphonique en arabe. Il tend une poigne ferme, s’assied, tout en abreuvant son interlocuteur de «chouf, chouf». Il raccroche et prend la précaution d’éteindre son portable. Nous pouvons enfin faire connaissance.

Anour Gharbi, coordinateur du Comité de soutien du peuple tunisien (CSPT-Suisse) ne touche plus terre depuis que l’Histoire a pris un tour inattendu dans son pays d’origine. Radio, télévision, manifestations, il est sur tous les fronts. Sa disponibilité et son empressement à partager à toute heure ses informations de première main en ont fait le relais incontournable pour suivre, depuis la Suisse, les événements de Tunisie. «Cela fait trois semaines, je ne dors pas plus de deux ou trois heures par jour. Il m’arrive de passer des journées sans manger, sans même me rendre compte que j’ai faim.»

Cela tombe bien. C’est précisément pour le mettre à table que nous avons souhaité le rencontrer. Il a choisi l’endroit, Les Savoises, le restaurant-café «équitable» de la Maison des associations, à Genève, qu’il contribua à fonder il y a quelques années. En dépit de ses murs orange tapageur et jaune vif, l’endroit est accueillant, tout comme la serveuse, aimable et enjouée, qui régente toute seule la salle heureusement clairsemée. Dans la cuisine ouverte, le maître des lieux vaque à la préparation des plats. Anouar Gharbi se sustentera d’une salade mêlée au chèvre chaud. Nous misons sur un pot-au-feu. Pour les accompagner, un jus de pomme et une eau gazeuse.

Il y a tout juste un mois et un jour, Mohamed Bouazizi, jeune vendeur ambulant, s’est transformé en torche vivante à Sidi Bouzid, une localité agricole du cœur de la Tunisie. Depuis ce geste sacrificiel, l’actualité du pays, où Anouar Gharbi naquit en 1964 dans la région côtière de Chebba, s’est emballée, jusqu’à la chute rocambolesque, le 14 janvier, de son autocrate de président, Zine el-Abidine Ben Ali. Demander à Anouar Gharbi comment il a vécu l’effondrement du régime, c’est s’embarquer pour un périple liant constamment passé, présent et avenir.

Ces heures épiques lui rappellent, par leur intensité, ses souvenirs de militant syndicaliste, diplômé en agronomie, contraint à l’exil. C’était en 1991: «Un jour, on m’appelle pour me dire qu’une dizaine de policiers sont partis chercher celle qui allait devenir mon épouse (elle est Suisse par sa mère et alors professeur d’anglais) parce qu’ils me cherchent moi, sans parvenir à me trouver.» Quelques semaines auparavant, un autre coup de fil l’avait informé que son nom figurait dans le journal, au beau milieu d’une liste de personnes recherchées, islamistes pour la plupart. Annouar Gharbi se raconte dans le moindre détail. Il en néglige son assiette et oublie parfois de finir ses phrases. Dans la nôtre, le pot-au-feu, parfumé mais un peu filandreux, tiédit.

«J’ai été considéré comme le responsable des relations extérieures d’Ennahda (ndlr: le parti islamiste interdit dont les membres ont été traqués, torturés et qui demande aujourd’hui sa légalisation) parce qu’en 1990, je me suis rendu en Algérie, au Maroc et en Europe de l’Est pour négocier l’inscription dans les universités d’étudiants tunisiens qui n’avaient pas pu achever leurs études en raison de leur engagement. Oui, beaucoup d’entre eux étaient des islamistes», enchaîne le militant. En dépit du soupçon récurrent que lui a valu par le passé sa proximité avec Ennadha et certaines fréquentations plus récentes, Anouar Gharbi se défend de penchants islamistes. Sa barbe? Un bouc stylé, poivre et sel et taillé de frais. Son rapport à l’Islam? Parfaitement assumé: «Je me sens très bien avec Dieu. Je suis croyant, pratiquant, mais je suis un «musulman light». Je travaille trop pour faire me prières à temps. Il m’arrive, en voyage, de ne pas observer le ramadan». Le cœur à gauche alors, Anouar Gharbi? «Cela n’a rien strictement rien à voir. Je me sens proche des opprimés, et j’ai de la sympathie pour tout ce qui est résistance.»

Etonnant caméléon, cet hyperactif à l’œil sémillant, père de quatre enfants, menant carrière dans une entreprise internationale tout en militant, dit-il, au sein d’une quinzaine d’associations. Droit pour tous est l’une d’entre elles, qu’il préside et participa activement à l’organisation de la «Flottille de la liberté» pour Gaza au printemps dernier. Autre fait d’arme, dont Anouar Gharbi est fier d’évoquer le souvenir: cette visite express de Ben Ali à Genève, en 1995, qui s’acheva par une brouille diplomatique entre Tunis et Berne. Invité d’honneur de la Conférence internationale du travail, le président tunisien avait été copieusement sifflé par des manifestants, dont l’activiste était le coordinateur. Furieux, Ben Ali avait rappelé son ambassadeur à Berne.

Entre deux fourchetées faméliques, Anouar Gharbi relate les deux mois de clandestinité qui ont précédé son départ de Tunisie il y a vingt ans. Deux décennies pendant lesquelles il n’a jamais remis les pieds au pays, dont il connaît pourtant les contours par cœur. Dès le début du repas, il s’est appliqué à dessiner la Tunisie sur un brouillon pour que l’on suive pas à pas ses pérégrinations. Rentrer était trop risqué. Sauf à sacrifier sa liberté d’expression, ce à quoi il s’est toujours refusé. D’ailleurs, son passeport était en souffrance depuis 1998 à l’ambassade de Tunisie à Berne, où il avait été déposé pour une demande de renouvellement. De l’autre côté de la Méditerranée, ses parents ont à peine été mieux traités. Il leur a fallu des années pour obtenir un passeport; et ils ne lui ont rendu que deux visites à Genève. «Tu as tout ici. Merci à Dieu, lui lâche un jour sa mère dans le jardin de sa maison de Grand-Saconnex. Tu ne manques de rien, mais toi, tu nous manques.» Le déracinement, assure pourtant Anouar Gharbi, n’a pas été une si douloureuse expérience: «Bien sûr, lorsque l’on m’envoie des séquences vidéo de mon village, de mon école, ma gorge se serre. Mais d’un autre côté, je ne voulais pas donner à Ben Ali le crédit de ma présence.»

L’heure a tourné: trop tard pour le dessert, un expresso achèvera le repas. Anouar Gharbi foulera à nouveau la terre de ses ancêtres le 29 janvier, accompagné d’une délégation de parlementaires et de militants des droits de l’homme en Suisse. S’il ne laisse pas encore libre cours à sa joie, «c’est parce le pays est tout entier à construire. Comment participer à ma manière? C’est la question qui me préoccupe aujourd’hui». Le militant se voit en «facilitateur», en tisseur de liens. Aussi, s’il s’engage en politique, «ce sera au sein d’une coalition et non dans un parti». Imagine-t-il se réinstaller dans la Tunisie affranchie de son despote? Il n’hésite pas; sa vie est ancrée à Genève. «Je suis devenu citoyen suisse. Jamais, en vingt ans d’engagements, je n’ai été l’objet de racisme. J’y suis profondément attaché.» Il aidera donc les Tunisiens à distance. Pourtant, lorsqu’au moment de se quitter on souligne le courage prodigieux de ces derniers et leur intelligence politique, il remercie, ému, touché par le compliment.