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mardi 1 mai 2018

Le porte-voix genevois des révoltés tunisiens

 Publié le 23 janvier 2011 par Angélique Mounier-Kuhn

Contraint à quitter son pays en 1991, Anouar Gharbi foulera de nouveau la terre de ses ancêtres le 29 janvier. L’activiste s’est révélé incontournable pour suivre la révolution du jasmin, depuis la Suisse. Depuis quelques semaines, il ne touche plus terre

Il passe un coup de fil contrit, pour prévenir: impossible de se garer dans les environs de Plainpalais. Avec une bonne vingtaine de minutes de retard, Anouar Gharbi finit par arriver, l’oreillette branchée et absorbé par une conversation téléphonique en arabe. Il tend une poigne ferme, s’assied, tout en abreuvant son interlocuteur de «chouf, chouf». Il raccroche et prend la précaution d’éteindre son portable. Nous pouvons enfin faire connaissance.

Anour Gharbi, coordinateur du Comité de soutien du peuple tunisien (CSPT-Suisse) ne touche plus terre depuis que l’Histoire a pris un tour inattendu dans son pays d’origine. Radio, télévision, manifestations, il est sur tous les fronts. Sa disponibilité et son empressement à partager à toute heure ses informations de première main en ont fait le relais incontournable pour suivre, depuis la Suisse, les événements de Tunisie. «Cela fait trois semaines, je ne dors pas plus de deux ou trois heures par jour. Il m’arrive de passer des journées sans manger, sans même me rendre compte que j’ai faim.»

Cela tombe bien. C’est précisément pour le mettre à table que nous avons souhaité le rencontrer. Il a choisi l’endroit, Les Savoises, le restaurant-café «équitable» de la Maison des associations, à Genève, qu’il contribua à fonder il y a quelques années. En dépit de ses murs orange tapageur et jaune vif, l’endroit est accueillant, tout comme la serveuse, aimable et enjouée, qui régente toute seule la salle heureusement clairsemée. Dans la cuisine ouverte, le maître des lieux vaque à la préparation des plats. Anouar Gharbi se sustentera d’une salade mêlée au chèvre chaud. Nous misons sur un pot-au-feu. Pour les accompagner, un jus de pomme et une eau gazeuse.

Il y a tout juste un mois et un jour, Mohamed Bouazizi, jeune vendeur ambulant, s’est transformé en torche vivante à Sidi Bouzid, une localité agricole du cœur de la Tunisie. Depuis ce geste sacrificiel, l’actualité du pays, où Anouar Gharbi naquit en 1964 dans la région côtière de Chebba, s’est emballée, jusqu’à la chute rocambolesque, le 14 janvier, de son autocrate de président, Zine el-Abidine Ben Ali. Demander à Anouar Gharbi comment il a vécu l’effondrement du régime, c’est s’embarquer pour un périple liant constamment passé, présent et avenir.

Ces heures épiques lui rappellent, par leur intensité, ses souvenirs de militant syndicaliste, diplômé en agronomie, contraint à l’exil. C’était en 1991: «Un jour, on m’appelle pour me dire qu’une dizaine de policiers sont partis chercher celle qui allait devenir mon épouse (elle est Suisse par sa mère et alors professeur d’anglais) parce qu’ils me cherchent moi, sans parvenir à me trouver.» Quelques semaines auparavant, un autre coup de fil l’avait informé que son nom figurait dans le journal, au beau milieu d’une liste de personnes recherchées, islamistes pour la plupart. Annouar Gharbi se raconte dans le moindre détail. Il en néglige son assiette et oublie parfois de finir ses phrases. Dans la nôtre, le pot-au-feu, parfumé mais un peu filandreux, tiédit.

«J’ai été considéré comme le responsable des relations extérieures d’Ennahda (ndlr: le parti islamiste interdit dont les membres ont été traqués, torturés et qui demande aujourd’hui sa légalisation) parce qu’en 1990, je me suis rendu en Algérie, au Maroc et en Europe de l’Est pour négocier l’inscription dans les universités d’étudiants tunisiens qui n’avaient pas pu achever leurs études en raison de leur engagement. Oui, beaucoup d’entre eux étaient des islamistes», enchaîne le militant. En dépit du soupçon récurrent que lui a valu par le passé sa proximité avec Ennadha et certaines fréquentations plus récentes, Anouar Gharbi se défend de penchants islamistes. Sa barbe? Un bouc stylé, poivre et sel et taillé de frais. Son rapport à l’Islam? Parfaitement assumé: «Je me sens très bien avec Dieu. Je suis croyant, pratiquant, mais je suis un «musulman light». Je travaille trop pour faire me prières à temps. Il m’arrive, en voyage, de ne pas observer le ramadan». Le cœur à gauche alors, Anouar Gharbi? «Cela n’a rien strictement rien à voir. Je me sens proche des opprimés, et j’ai de la sympathie pour tout ce qui est résistance.»

Etonnant caméléon, cet hyperactif à l’œil sémillant, père de quatre enfants, menant carrière dans une entreprise internationale tout en militant, dit-il, au sein d’une quinzaine d’associations. Droit pour tous est l’une d’entre elles, qu’il préside et participa activement à l’organisation de la «Flottille de la liberté» pour Gaza au printemps dernier. Autre fait d’arme, dont Anouar Gharbi est fier d’évoquer le souvenir: cette visite express de Ben Ali à Genève, en 1995, qui s’acheva par une brouille diplomatique entre Tunis et Berne. Invité d’honneur de la Conférence internationale du travail, le président tunisien avait été copieusement sifflé par des manifestants, dont l’activiste était le coordinateur. Furieux, Ben Ali avait rappelé son ambassadeur à Berne.

Entre deux fourchetées faméliques, Anouar Gharbi relate les deux mois de clandestinité qui ont précédé son départ de Tunisie il y a vingt ans. Deux décennies pendant lesquelles il n’a jamais remis les pieds au pays, dont il connaît pourtant les contours par cœur. Dès le début du repas, il s’est appliqué à dessiner la Tunisie sur un brouillon pour que l’on suive pas à pas ses pérégrinations. Rentrer était trop risqué. Sauf à sacrifier sa liberté d’expression, ce à quoi il s’est toujours refusé. D’ailleurs, son passeport était en souffrance depuis 1998 à l’ambassade de Tunisie à Berne, où il avait été déposé pour une demande de renouvellement. De l’autre côté de la Méditerranée, ses parents ont à peine été mieux traités. Il leur a fallu des années pour obtenir un passeport; et ils ne lui ont rendu que deux visites à Genève. «Tu as tout ici. Merci à Dieu, lui lâche un jour sa mère dans le jardin de sa maison de Grand-Saconnex. Tu ne manques de rien, mais toi, tu nous manques.» Le déracinement, assure pourtant Anouar Gharbi, n’a pas été une si douloureuse expérience: «Bien sûr, lorsque l’on m’envoie des séquences vidéo de mon village, de mon école, ma gorge se serre. Mais d’un autre côté, je ne voulais pas donner à Ben Ali le crédit de ma présence.»

L’heure a tourné: trop tard pour le dessert, un expresso achèvera le repas. Anouar Gharbi foulera à nouveau la terre de ses ancêtres le 29 janvier, accompagné d’une délégation de parlementaires et de militants des droits de l’homme en Suisse. S’il ne laisse pas encore libre cours à sa joie, «c’est parce le pays est tout entier à construire. Comment participer à ma manière? C’est la question qui me préoccupe aujourd’hui». Le militant se voit en «facilitateur», en tisseur de liens. Aussi, s’il s’engage en politique, «ce sera au sein d’une coalition et non dans un parti». Imagine-t-il se réinstaller dans la Tunisie affranchie de son despote? Il n’hésite pas; sa vie est ancrée à Genève. «Je suis devenu citoyen suisse. Jamais, en vingt ans d’engagements, je n’ai été l’objet de racisme. J’y suis profondément attaché.» Il aidera donc les Tunisiens à distance. Pourtant, lorsqu’au moment de se quitter on souligne le courage prodigieux de ces derniers et leur intelligence politique, il remercie, ému, touché par le compliment.

jeudi 18 janvier 2018

Abdelfattah Mourou est venu parler aux jeunes musulmans de Suisse.

«Les Tunisiens en ont marre de ce chaos»

Abdelfattah Mourou (à droite), actuel vice-président de l’Assemblée nationale, parle avec Mustapha Ben Jaafar, président de l’Assemblée nationale.
Image: Reuters

 

Il est l’une des figures tutélaires de la mouvance islamique en Tunisie. Vice-président du parlement, Abdelfattah Mourou est venu parler aux jeunes musulmans de Suisse.

Il est l’un de fondateurs du parti Ennahdha et une figure respectée de l’islam tunisien. Aujourd’hui vice-président de l’Assemblée nationale, Abdelfattah Mourou exerce son influence bien au-delà des frontières de son pays. Il y a quelques jours, le prêcheur converti en homme politique est venu prodiguer ses conseils aux jeunes musulmans de Suisse réunis à Bienne à l’occasion de la 22e rencontre annuelle de la Ligue des musulmans de Suisse.

– Qu’est-ce qui a motivé votre venue en Suisse?
– Je suis venu pour débattre avec des jeunes musulmans de leurs problèmes d’intégration.

– Quels sont ces problèmes?
– Ici, il y en a bien moins qu’en France. La Suisse, elle, n’a pas à gérer les séquelles d’un passé colonial. De fait, les jeunes musulmans sont plus ouverts sur la société suisse. Et elle-même fait preuve de plus d’esprit d’ouverture à leur égard.

– Il y a pourtant une frange de la société suisse très hostile à l’islam…
– Dans toutes les sociétés, il y a des gens qui ont peur de l’étranger.

– Vous leur dites quoi aux jeunes musulmans de Suisse?
– Je leur dis d’agir en tant que citoyens suisses. Il n’y a pas de différence entre eux et les Suisses de souche. Ils doivent suivre des études, se préparer à être actifs dans la société de manière positive. L’islam n’est pas un handicap. La question de la croyance est une question personnelle. Ce qui vous relie aux autres, c’est votre vie, votre œuvre quotidienne.

– Les choses sont-elles en train de s’améliorer en Tunisie?
– Si l’on compare notre situation à celle de la Libye, de l’Egypte, du Yémen, ou de la Syrie, nous nous en sortons plutôt bien. Mais je crois que nous avons besoin de dix années encore pour mettre en place des institutions solides. Il nous faut retrouver une stabilité politique.

– Ce n’est encore pas le cas aujourd’hui?
– Un pays qui est dirigé par un président qui a 93 ans et qui est rallié à Rached Ghannouchi, qui a 76 ans, est-il vraiment stable? Que va-t-il se passer si l’un des deux venait à disparaître? Il n’y a pas d’accord entre leurs partis. Il n’y a rien d’écrit.

– Et au niveau économique?
– Il n’y a pas de croissance. Avant, nous avions un marché avec la Libye. Aujourd’hui, il n’y a plus rien. Le tourisme et l’hôtellerie repartent tout doucement. Les grèves dans les usines de phosphates nous ont fait perdre la moitié de nos clients. Tout est à démarrer. Cela va prendre du temps. Les Tunisiens en ont marre de ce chaos. Ils veulent à manger et du travail. Certains commencent même à dire qu’ils regrettent l’époque Ben Ali. C’est une minorité heureusement. Evidemment, les gens reconnaissent que la situation est meilleure au plan des libertés mais ils disent qu’ils n’ont rien à mettre sur la table.

– Vous n‘avez pas été assez aidés?
– L’Europe et l’Occident nous ont donné de l’argent pour nous aider mais maintenant c’est aux Tunisiens de se prendre en main et d’agir pour redresser le pays.

– Et la place de l’islam aujourd’hui en Tunisie, est-ce toujours un débat?
– La constitution a tranché. La Tunisie n’est pas un Etat islamique. C’est un Etat démocratique. Mais les lois laïques prennent en considération un état d’esprit et le fait que nous agissons dans une société musulmane. Ni plus, ni moins. Nous avons été les premiers à signer cette constitution. Ennahdha veut dire renaissance. Il n’y a pas de connotation islamique. Je suis l’une des figures les plus acceptées en Tunisie bien que je sois le fondateur de ce mouvement. Je suis le plus ouvert des Ennahdhaouis et j’en suis fier.

– Pourtant on vous associe régulièrement aux Frères musulmans…
– Nous avons rompu avec les Frères musulmans depuis 1978. Nous avons forgé notre propre identité et nos propres positions concernant les libertés publiques et les libertés privées. Il faut se méfier des amalgames. Tous les islamistes ne sont pas Frères musulmans. Ennahdha n’est pas avec ou contre les Frères musulmans. C’est autre chose, une autre version de la connaissance de l’islam. Ce qui m’intéresse c’est le développement de mon pays.

– Mais vous défendez les valeurs de l’islam avant tout, non?
– Je ne nie pas que nous sommes des musulmans, mais dans notre pays il y a de la place pour les non-musulmans. Avant de venir en Suisse, j’ai tenu conférence sur la présence du christianisme à l’ambassade américaine devant des jeunes Tunisiens convertis au christianisme. Nous sommes ouverts sur notre société et sa jeunesse. Nous ne proposons pas un autre mode de vie aux Tunisiens. Le code du statut personnel garantit la liberté de la femme, le bien des jeunes, des enfants. Il n’est pas question de le remettre en cause. Nous sommes pour que les Tunisiens puissent vivre ensemble quelles que soient leurs convictions politiques ou religieuses. Ennahdha doit participer à la chose publique. C’est ce que nous faisons au sein de notre parlement. Essayer d’éloigner les Ennahdhaouis de la vie publique risquerait de casser ce changement. Il n’y a pas de démocratie avec un seul œil. Il lui faut deux yeux.

– Quelle est la situation aujourd’hui au plan sécuritaire?
– Nous commençons à enregistrer des résultats. Au lendemain de la révolution, les renseignements généraux ont été supprimés. Pendant deux ans, nous n’avons pas su ce qui se passait sur les frontières et à l’intérieur du pays. Un nombre considérable de jeunes sont partis combattre en Libye, en Syrie, en Irak… Aujourd’hui, la surveillance est plus serrée. Il n’y a plus de possibilité d’appui pour ces gens-là. Ils n’ont jamais fréquenté les mosquées. Depuis plus d’un an, il n’y a pas eu d’attentat. Une filière a été démantelée et la coopération avec l’Algérie, l’Italie et la France fonctionne.

– Envisagez-vous la mise en place de plans de déradicalisation?
– Pour le moment, nous sommes encore occupés à mettre la main sur ces gens-là et à comprendre ce qu’ils font et comment ils fonctionnent. On verra plus tard, s’il y a moyen de les rééduquer. Notre problème à nous, les musulmans, c’est qu’il y a des gens qui agissent en notre nom sans être désignés par nous. Ils s’approprient la banderole de l’islam pour justifier des comportements qui n’ont rien à voir avec l’islam mais à la sortie, c’est nous qui payons la facture. Ils ne sont jamais allés dans nos mosquées et n’ont ni vécu ni étudié les textes sacrés avec nous. (24 heures)

 

Bio express

Au lendemain de la révolution de 2011, Abdelfattah Mourou, s’engage en politique. Avocat de formation, il est avec Rached Ghannouchi le fondateur d’un mouvement islamique en Tunisie (Jamâa Al-Islamiya) qui sera contraint un temps à la clandestinité avant de devenir en 1981 le Mouvement de la tendance islamique (Ennahdha). Au cours de ces années, Abdelfattah Mourou devient l’un des grands prêcheurs de la capitale et le leader le plus populaire de Jamâa Al-Islamiya. Son activisme religieux lui vaudra d’être jeté deux ans en prison, puis placé en résidence surveillée par le régime de Ben Ali. A 69 ans, il est aujourd’hui une des figures politiques influentes. Il a été élu à l’Assemblée des représentants du peuple, lors des élections du 26 octobre 2014, avant d’en être élu premier vice-président.

Article paru le 24 octobre 2017, écrit par Alain Jourdan

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lundi 19 juin 2017

L’affaire Belaid devant le Conseil des droits de l’homme de l’Onu

15 juin 2017


L’affaire Belaid devant le Conseil des droits de l’homme de l’Onu





Le Parti des patriotes démocrates unifié (Watad) a porté l’affaire de l’assassinat de Chokri Belaid devant Conseil des droits de l’homme de l’Onu.

C’est Me Nizar Snoussi, membre du comité de défense de Chokri Belaïd, qui a remis, à Genève, en Suisse, au nom du Watad, au rapporteur spécial de l’Onu sur l’indépendance des juges, le dossier de cette affaire d’assassinat politique perpétré par des islamistes, le 6 février 2013, et dont le le traitement par la justice tunisienne a été marqué, depuis, par plusieurs manquements et dépassements.
Le dossier de Belaïd, ancien secrétaire général du Watad et farouche opposant au pouvoir islamiste en place au moment de son assassinat, fait du surplace depuis plus de 4 ans.

Le comité de défense reproche plusieurs omissions et manquements à Béchir Akremi, l’ancien juge du Bureau 13, qui était en charge de l’affaire.
Ce qui a poussé le parti à déposer une plainte en 2016 contre ce magistrat, mais qui n’a jamais connu de suite. Pis encore, le juge contesté, soutenu par le parti islamiste Ennahdha, a été promu procureur général…
Il était donc temps d’internationaliser l’affaire. Et le Watad s’est résigné à le faire, n’ayant plus vraiment confiance en la justice tunisienne.
Y. N.
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