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samedi 23 février 2019

«Notre islam se base sur la connaissance de l’autre et la paix des religions»

Par Marie Destraz, le 17 avril 2018


© Réformés.ch


Nourredine Ferjani est l’imam de la mosquée du Petit-Saconnex à Genève. Malgré son engagement à plein-temps, il suit la nouvelle formation pour les imams de l’Université de Genève qu’il juge nécessaire.

Les yeux rivés sur le sol en marbre lustré, j’admire les rares rayons de soleil qui traversent la verrière et se reflètent sur le sol. J’explore du regard l’architecture faite d’alcôves soutenues par de hautes colonnes et l’espace d’un instant, je suis transportée en Orient. Je suis bien vite ramenée à la réalité par la femme qui m’accueille. «Vous êtes Suissesse?», demande-t-elle en m’invitant à prendre place sur une chaise.

Un homme pressé

Dans une poignée de minutes, il sera 11h et je retrouverai Nourredine Ferjani, imam de la mosquée du Petit-Saconnex à Genève, pour parler de la nouvelle formation pour les imams qui a ouvert ses portes à l’automne à l’Université du bout du lac. Mais pour l’heure, mon interlocuteur est occupé. J’attends donc dans un bureau contigu à la salle plongée dans la lumière. La pièce fait à peine 2m2. La paperasse éparse s’entasse dans les étagères qui occupent les murs. Sur le bureau, le téléphone ne cesse de sonner au milieu des piles de dossiers. La porte s’ouvre enfin. Un petit homme en costume en sort. A ma vue, il porte sa main à son front, l’air hébété. L’imam surbooké a oublié notre rendez-vous. Mais «Soyez la bienvenue. Je vous prie de m’excuser. Je suis en pleine préparation d’une présentation sur la Convention des droits de l’homme que je dois effectuer demain, dans le cadre de la formation pour laquelle vous venez m’entretenir», m’explique fébrilement Nourredine Ferjani. Il s’assied derrière son bureau, j’opte pour l’un des quatre fauteuils de cuir cerclant la table basse.
Devant lui, les papiers s’amoncellent. «J’ai suivi des études de droit, mais ça ne m’épargne pas de travailler cette présentation», lâche-t-il tout sourire. Nourredine Ferjani occupe le poste d’imam à la mosquée du Petit-Saconnex depuis un an. Ils étaient trois, mais depuis novembre dernier, il occupe seul la fonction. Quatre employés de la mosquée, dont deux imams, soupçonnés d’être des «fichés S» en France, ont été licenciés.
L’imam ne manque pas de travail et ne le cache pas. Aménager du temps pour se former en parallèle à un emploi à plein-temps dans la plus grande mosquée de Suisse, demande un peu d’organisation. 

Retour sur les bancs de l'uni

«Aujourd’hui, je fais l’impasse sur 80% des appels que je reçois. Je ne parviens pas à tout faire. Les nouveaux responsables de la Fondation culturelle islamique de Genève (FCIG) dont dépend la mosquée cherchent d’ailleurs des solutions.» Et pourtant, au semestre de printemps, Nourredine Ferjani a rejoint les bancs de l’Université de Genève pour suivre la nouvelle formation pour les imams. «Nous avons besoin de comprendre la réalité dans laquelle nous vivons. J’ai beau être en Suisse depuis vingt ans, je peux toujours en apprendre plus. Il est donc juste pour moi d’y participer.» Derrière son bureau, Nourredine Ferjani pousse sur le côté les feuillets de son exposé et s’installe confortablement contre le dossier en cuir de sa chaise.

Arrivé sur le territoire suisse en 1998, ce quinquagénaire d’origine tunisienne a passé son bac en Syrie et a obtenu sa licence en théologie islamique au Soudan, suivi d’une licence en arabe classique et en philosophie. En 2010, après un bachelor, il obtient, un master en droit à l’Université de Neuchâtel. Et pendant dix ans, il a été imam à La Chaux-de-Fonds et Neuchâtel, avant de postuler à la FCIG. «A l’université, nous explorons le droit, l’éthique, l’histoire suisse et genevoise et avons une réflexion générale sur les textes islamiques, détaille-t-il. Lire les textes que j’ai déjà étudiés, avec mes concitoyens, me permet notamment de voir comment l’autre les comprend et donc comment il va me comprendre. » C’est donc sans équivoque que l’imam, qui jongle avec des fidèles de septante nationalités différentes, estime que ce cursus est autant utile que nécessaire.

Un point de vue que partage le secrétaire saoudien de la Ligue islamique mondiale (LIM), organisation panislamique sunnite basée à La Mecque, dont dépend la FCIG. De passage à Genève en novembre dernier, le secrétaire a accordé une interview à La Tribune de Genève. Il y expliquait avoir visité le département chargé de la formation pour les imams de l’Université de Genève. Impressionné par le programme, il avouait que la LIM serait même prête à la subventionner. «La LIM manifeste ainsi une volonté d’ouverture, de compréhension de l’autre et des différentes religions pour œuvrer pour le bien de tous. Je crois à cette subvention», réagit l’imam. 

Interpréter les texte, lutter contre l'extrémisme

Une volonté qui s’exprime aussi, selon lui, avec le changement de direction de la FCIG, nommée par la LIM. «On veut lutter contre les extrémismes, et avoir une vision de l’islam basée sur la connaissance de l’autre et la paix des religions», continue-t-il. Accoudé à son bureau, il précise que ses propos sont les siens et qu’il ne s’exprime pas en tant que représentant de la Fondation.
Après la formation universitaire pour les imams, à quand une Faculté de théologie islamique, comme semble l’envisager d’autres responsables de communautés musulmanes de Suisse romande?

«C’est pour moi tout à fait envisageable. Reste en suspens la question des compétences de ceux qui y enseigneront et de la façon dont est envisagée la théologie enseignée. En islam, le message est unique, mais les interprétations sont différentes. Aussi, une même question reçoit des réponses qui diffèrent selon les cultures et la situation de la personne qui la pose. J’ai eu la chance d’étudier les différentes doctrines islamiques, dans un pays très ouvert. Ce n’est pas le cas partout.» Or en Suisse, l’islam est pluriel, et le risque d’un décalage est inévitable.
 
Mais ce que déplore Nourredine Ferjani, c’est la perte, chez les musulmans, de la «faculté d’Idjtihad. Cet effort d’interprétation des textes fondamentaux s’est perdu au fil des siècles. Alors même que le monde musulman était rempli de débat, aujourd’hui, on blâme la réflexion. On ne revient plus au texte, mais vers celui qui l’explique. Or cet effort s’impose pour vivre ensemble et éviter le repli communautaire.»

L’entretien touche à sa fin. Nourredine Ferjani s’excuse une dernière fois: «Je ne peux même pas vous inviter à partager ma table. Je dois encore terminer cette présentation et je vais devoir manger à mon bureau. Mais repassez me voir et nous dînerons ensemble.» En sortant de son bureau, je jette un dernier coup d’œil à la verrière. Le ciel s’est rempli de nuages.



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samedi 20 janvier 2018

Saïda Keller-Messahli enquête sur les mosquées suisses

Publié le 2 septembre par Laure Lugon

Portrait von Saida Keller-Messahli. Sie ist islamischen Menschenrechtsaktivistin. Fotografiert auf der Stadelhofen Galerie in Zürich. 16. August 2017 F©Giorgia Müller / Bildrecht Giorgia Müller

«L’islam radical s’est invité dans les mosquées suisses»

Après des années d’enquête, la présidente du Forum pour un islam progressiste publie à Zurich «La Suisse, plaque tournante islamiste». Sans concessions et de façon documentée, elle y dénonce l’infiltration et la propagation d’un islam radical dans les lieux de culte musulmans

La Suisse, plaque tournante islamiste. C’est le titre inquiétant de l’ouvrage signé par Saïda Keller-Messahli, présidente et directrice du Forum pour un islam progressiste. Depuis des années et sans relâche, la Zurichoise d’origine tunisienne enquête sur les mosquées suisses, alerte et dénonce la montée du salafisme. Selon elle, la plupart des lieux de culte sont infiltrés par les courants radicaux, lesquels font le lit du djihadisme. Après le sanglant attentat de Barcelone, perpétré par un jeune radicalisé dans une mosquée, ainsi qu’une enquête du Tages-Anzeiger révélant qu’un imam prêchait la haine à Bienne, son livre sonne comme une mise en garde alarmante.

Pensez-vous que l’imam démasqué à Bienne soit un cas particulier?
Non, je ne le pense pas. Ce cas a été rendu public, mais d’autres sont encore dans l’ombre. La Suisse compte plusieurs prédicateurs islamistes et certaines mosquées, albanaises surtout, invitent régulièrement des prédicateurs salafistes étrangers. Comme celles de Regensdorf (ZH), de Viège et de Brigue. Car le wahhabisme, qui fonde la pensée salafiste, a mis le grappin sur les pays balkaniques musulmans après les guerres des années 90.

La plupart des mosquées suisses seraient dangereuses. N’exagérez-vous pas le danger?
Non. L’islam radical s’est invité dans les mosquées suisses. Mon travail est un travail d’alerte. Je montre ce qui, sur le plan organisationnel, est mis en œuvre, à notre insu, pour nous imposer un mode de vie différent. J’explique comment des organisations islamistes internationales s’appuient sur nos mosquées pour investir notre pays. Il s’agit d’une stratégie globale qui vise à implanter un islam conservateur, rétrograde, discriminant et parfois violent.

Quel est votre «modus operandi» d’enquêtrice?
Outre mes recherches et mes contacts, j’ai aussi des relais dans les prisons, où une forte proportion de détenus sont musulmans. Je reçois des informations que ni les journalistes ni les politiques ne possèdent, j’ai accès à la littérature salafiste qui y circule, imprimée en Arabie saoudite, au Kosovo, en Macédoine et en Bosnie. Ce qui me permet d’affirmer qu’on ne devrait pas envoyer d’imams dans les prisons, mais des travailleurs sociaux ou des psychologues uniquement.

Ce serait une inégalité de traitement par rapport aux détenus d’autres confessions…
Sauf que, dans la religion musulmane, le concept d’aumônier n’existe pas. On l’a inventé par souci d’égalité, justement. S’il faut absolument s’y soumettre, sachons au moins qui ils sont. Car il n’existe aucune liste des imams aumôniers, contrairement à ce qui se passe pour les aumôniers catholiques ou protestants. Ceux sur lesquels j’ai fait des recherches ne sont pas dignes de confiance.

Vous vous en prenez aussi aux jardins d’enfants islamiques?
Chaque mosquée ou presque a son jardin d’enfants ou son groupe de jeunes. Plusieurs mosquées proposent des gardes d’enfants le week-end ou des camps de vacances, or il s’avère que ce sont des lieux d’endoctrinement religieux. Une étude autrichienne a démontré que plus de la moitié de ces lieux véhiculaient des valeurs non compatibles avec la démocratie. L’auteur de cette étude, d’origine turque, a été accusé de manipulation et une commission indépendante se penche actuellement sur son travail. En Suisse alémanique, des imams donnent des cours d’islam à l’école publique. Personne ne s’offusque du fait que le matériel didactique provient d’Arabie saoudite ou de Turquie.

Mais le salafisme ne conduit pas immanquablement au djihadisme!
En effet, mais tout djihadiste est un salafiste. Le salafisme est une idéologie radicale, qui diabolise notre manière de vivre et notre société au point de déshumaniser ceux qui ne vivent pas selon sa doctrine. Mais il n’y a pas que cette extrémité qui soit préoccupante. L’islam politique, dont le salafisme est une facette, est le ferment de la ségrégation sociale, de l’exclusion, du mépris des femmes, des crimes d’honneur. Beaucoup de jeunes me contactent, désespérés parce que leur famille leur interdit de fréquenter un partenaire non musulman. Vous n’imaginez pas combien de souffrances je constate au sein des communautés musulmanes.

Revenons au djihadisme. Beaucoup d’experts avancent que le recrutement se fait par Internet et non dans les mosquées. Le recruteur tunisien de Meyrin arrêté récemment opérait dans des restaurants tunisiens. Ne vous trompez-vous pas de cible?
Non. La radicalisation ne se fait pas nécessairement dans les mosquées, mais c’est souvent le lieu où l’on repère des jeunes en proie à un vide émotionnel et intellectuel ou en recherche de sens à leur vie. Ils auront déjà été pénétrés par les discours radicaux. Une fois identifiés, ils sont endoctrinés au-dehors. La radicalisation peut aussi commencer sur la Toile, mais elle doit ensuite évoluer dans une relation humaine pour aboutir au passage à l’acte. Nous savons qu’un imam de la mosquée An’Nur de Winterthour allait chercher à la sortie de l’école un frère et une sœur bosniaques, connus pour être partis faire le djihad.

En Suisse romande, quelles mosquées présentent un danger, selon vous?
A Genève, celle du Petit-Saconnex et celle des Eaux-Vives sont clairement sous la coupe, pour la première, du salafisme, et pour la seconde, des Frères musulmans. Mais les mosquées albanaises présentent aussi un danger, à la notable exception de celles qui sont affiliées à l’organisation de l’imam bernois Mustafa Memeti. En revanche, les quarante mosquées réunies sous la bannière de l’Union des imams albanais de Suisse de Nehat Ismaili sont salafistes. Cette organisation promulgue notamment des fatwas. Elle est liée à une union similaire du Bade-Wurtemberg, en Allemagne, salafiste, qui fait de la publicité sur sa plateforme pour les pires prêcheurs balkaniques et fait la promotion de discours violents et misogynes, par la distribution de milliers de CD aux mosquées allemandes et suisses. Une autre organisation basée à Onex (GE), l’Organisation européenne des centres islamiques (OECI), dont le but est de financer la construction de mosquées en Europe, est constituée de représentants de centres islamiques saoudiens en Europe et de prédicateurs qataris et saoudiens. Il se peut que cinq mosquées en aient profité en Suisse: à Volketswil, Netstal, Wil, Frauenfeld et Plan-les-Ouates – et peut-être bientôt Fribourg, où il existe un projet de construction de mosquée pour 8 millions de francs.

A Plan-les-Ouates, vous voulez parler de la mosquée Dituria (lire LT du 19.01.2017)?
Tout à fait. Dituria est d’obédience salafiste. Lors de son inauguration, les autorités locales étaient présentes, mais aussi le mufti du Kosovo, lequel avait reçu à Pristina, un mois plus tôt, le secrétaire général de la Ligue islamique mondiale (LIM) des Saoudiens, dont le but est de répandre de par le monde l’islam salafiste. Deux «savants» saoudiens qui publient des nouvelles en arabe ont salué son ouverture, avançant un coût de 4 millions de francs et la présence de personnalités religieuses importantes du Kosovo et même de l’ambassadeur du Koweït en Albanie. Si cette mosquée n’était pas importante, ces gens n’auraient pas fait le déplacement.

Ses responsables, que «Le Temps» a rencontrés, assurent que le financement de leur mosquée est local et qu’ils ne dépendent pas de l’Arabie saoudite…
Ils ont beau jeu de l’affirmer, puisque l’opacité financière et organisationnelle prévaut. Mais, encore une fois, les invités présents à l’inauguration d’une mosquée donnent des indications sur ses liens. Il faut comprendre que les réseaux de mosquées sont organisés de manière pyramidale. En Suisse, douze organisations fédèrent chacune plusieurs dizaines de mosquées, chapeautées par une fédération. Au sommet trône la Ligue islamique mondiale. C’est une véritable structure de pouvoir, un système pensé pour implanter partout un courant ultra-conservateur.

Dans cette nébuleuse, où se situent les mosquées turques?
La Turquie, membre de la Ligue, joue aussi un rôle de premier plan en Suisse: la totalité des 70 mosquées turques en Suisse sont dans la sphère d’influence d’Ankara. On a vu son pouvoir de mobilisation et d’espionnage, d’ailleurs, lors des dernières élections en Turquie. Une vingtaine de ces mosquées appartiennent au réseau Milli Görüs, islamiste et nationaliste, en lien avec les Graue Wölfe en Allemagne, un mouvement d’extrême droite turque. La Présidence des affaires religieuses en Turquie (Diyanet) soutient les mosquées turques en Suisse, y envoie et paie des imams ultra-conservateurs. Le président de la Fédération d’organisations islamiques de Suisse, Montassar Ben Mrad, est donc aussi lié à Diyanet. Il a d’ailleurs rencontré le président turc, Recep Tayyip Erdogan, en mars 2017.

Et les courants modérés, où sont-ils?
En Suisse, je ne les vois nulle part, sauf peut-être autour de Mustafa Memeti.

Les autorités seraient donc naïves?
Absolument, surtout la gauche, qui fait preuve d’angélisme, par souci de protéger les minorités et le multiculturalisme. Elle craint aussi d’apporter de l’eau au moulin de l’UDC. Ainsi, les autorités judiciaires zurichoises viennent de nous retirer un cours que nous donnions au personnel de prison sur le phénomène de radicalisation et qui avait un énorme succès, au prétexte que cela allait faire des vagues. A droite et au centre, les politiques préfèrent rester dans leur zone de confort et fermer les yeux sur des sujets qui les exposent. On l’a bien vu à Bienne avec l’imam libyen.

Que devraient-ils faire pour parer au danger?
Commencer par légiférer, afin de préciser dans la loi les conséquences des prêches de haine et d’intolérance. L’expulsion devrait être possible pour les gens qui travaillent contre la société qui les accueille.

Vous êtes membre fondatrice de la mosquée progressiste Ibn Rushd-Goethe à Berlin, qui autorise les femmes imams, la prière mixte et les homosexuels. Avec l’avocate Seyran Ates, activiste des droits des femmes musulmanes, vous êtes la cible d’une fatwa. Cette mosquée de Berlin n’est-elle pas une provocation inutile?
Non, ce n’est pas une idée nouvelle, cela existe déjà à Londres, à Paris et aux Etats-Unis, où deux imams homosexuels ont ouvert des mosquées inclusives. Il n’y a aucune provocation dans le fait de vouloir changer un rite archaïque et misogyne. La foi est une chose, le rite et le discours en sont une autre. Malheureusement, beaucoup de musulmans pratiquants ne font souvent pas la différence. Mais d’autres ne se reconnaissent plus dans les mosquées existantes, qui endoctrinent au lieu de stimuler la réflexion et le développement démocratique.

Il y a la philosophie, pour la réflexion. La religion, elle, est plutôt fille du dogme!
Les deux autres religions révélées, christianisme et judaïsme, ont changé au cours des siècles. Dans le christianisme par exemple, on assigne une place à l’Eglise et le reste appartient aux individus. L’Eglise ne peut pas entrer aussi facilement dans la vie des gens que l’islam.

Seriez-vous islamophobe?
Ce mot me fait rire, car il ressort de la psychiatrie. Or, mon mari était psychiatre et je puis vous dire que toute phobie renvoie à un état pathologique. Ce terme a été détourné par les islamistes, Recep Tayyip Erdogan notamment, qui a cultivé cette notion pour des motifs politiques. Dès que les gens de sa sorte se voient refuser une revendication, ils dégainent ce concept pour accuser ceux qui prétendument les brident. Votre question démontre qu’ils ont réussi, puisque critiquer l’islam, aujourd’hui, est devenu suspect. Donc non, je ne suis pas islamophobe, mais bel et bien musulmane. L’islam est ma foi, ma culture, mes racines, mon histoire personnelle.

Comment expliquer le silence de la majorité des musulmans devant les attentats?
Beaucoup ont peur. A la mosquée An’Nur à Zurich, deux jeunes ont été sévèrement battus pour avoir parlé à un journaliste. Et puis il y a le communautarisme, qui commande de passer sous silence les méfaits de gens de même origine. Dénoncer, c’est passer pour un traître. C’est ainsi que je m’explique, par exemple, le silence des fidèles de la mosquée de Bienne, qui ne devaient pas tous adhérer au discours haineux de l’imam. Le communautarisme est un terrorisme psychologique qui muselle la parole.

D’où vient votre côté rebelle?
Je l’ai toujours eu, enfant déjà. Cela me vient peut-être d’un aïeul, mais c’est devenu constitutif de ma personnalité. Tout comme la sensibilité et la mélancolie. Je fais partie de ces gens qui sont obsédés par la réalisation d’un objectif, quel qu’il soit, qui amènerait du meilleur. Afin de… comment dire… atteindre une clarté. Je souhaiterais ne pas être en permanence absorbée par mes préoccupations, qui ne me lâchent pas, même lorsque je cueille des champignons en forêt. Mais rien ne peut me détacher de ce que je considère être de ma responsabilité: alerter sur le danger que court la Suisse en laissant une idéologie radicale s’implanter et contaminer des citoyens. Il me serait insupportable d’avoir vu venir et de n’avoir rien fait. Dussé-je y laisser ma tranquillité et mes autres objets d’intérêt, qui sont nombreux.
«Islamistische Drehscheibe Schweiz, Ein Blick hinter die Kulissen der Moscheen», Saïda Keller-Messahli, NZZ Libro



PROFIL

1957: Naissance dans un petit village au nord de Tunis.
1964: Est envoyée à Grindelwald dans une famille d’accueil où elle va passer cinq ans, puis rentre en Tunisie.
1979: Revient en Suisse et fait des études de linguistique, de littérature et de cinéma à Zurich.
1983: Rencontre son futur mari, avec qui elle aura deux garçons.
2004: Fonde le Forum pour un islam progressiste.

QUESTIONNAIRE DE PROUST


Quelle est votre langue du cœur?
Le Bärndütsch

Quand avez-vous prié pour la dernière fois?
Il y a quelques jours, comme à chaque fois que je me trouve dans une situation difficile.

Quel est le personnage historique que vous méprisez le plus?
Tous ceux qui ont utilisé leur chance d’accéder au pouvoir pour en faire le contraire de ce qu’ils auraient dû. Ils sont nombreux.

Quelle est la réforme que vous estimez le plus?
Le droit de vote des femmes en 1971.

Quel est le don que vous aimeriez avoir?
Voler comme un oiseau, connaître cette impression de légèreté et de liberté pour pouvoir regarder le monde avec distance et le savourer.

Quels sont vos héros dans la vie réelle?
Les gens qui mobilisent leur courage et font du mieux qu’ils peuvent pour avancer et croire en la vie.


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jeudi 18 janvier 2018

Abdelfattah Mourou est venu parler aux jeunes musulmans de Suisse.

«Les Tunisiens en ont marre de ce chaos»

Abdelfattah Mourou (à droite), actuel vice-président de l’Assemblée nationale, parle avec Mustapha Ben Jaafar, président de l’Assemblée nationale.
Image: Reuters

 

Il est l’une des figures tutélaires de la mouvance islamique en Tunisie. Vice-président du parlement, Abdelfattah Mourou est venu parler aux jeunes musulmans de Suisse.

Il est l’un de fondateurs du parti Ennahdha et une figure respectée de l’islam tunisien. Aujourd’hui vice-président de l’Assemblée nationale, Abdelfattah Mourou exerce son influence bien au-delà des frontières de son pays. Il y a quelques jours, le prêcheur converti en homme politique est venu prodiguer ses conseils aux jeunes musulmans de Suisse réunis à Bienne à l’occasion de la 22e rencontre annuelle de la Ligue des musulmans de Suisse.

– Qu’est-ce qui a motivé votre venue en Suisse?
– Je suis venu pour débattre avec des jeunes musulmans de leurs problèmes d’intégration.

– Quels sont ces problèmes?
– Ici, il y en a bien moins qu’en France. La Suisse, elle, n’a pas à gérer les séquelles d’un passé colonial. De fait, les jeunes musulmans sont plus ouverts sur la société suisse. Et elle-même fait preuve de plus d’esprit d’ouverture à leur égard.

– Il y a pourtant une frange de la société suisse très hostile à l’islam…
– Dans toutes les sociétés, il y a des gens qui ont peur de l’étranger.

– Vous leur dites quoi aux jeunes musulmans de Suisse?
– Je leur dis d’agir en tant que citoyens suisses. Il n’y a pas de différence entre eux et les Suisses de souche. Ils doivent suivre des études, se préparer à être actifs dans la société de manière positive. L’islam n’est pas un handicap. La question de la croyance est une question personnelle. Ce qui vous relie aux autres, c’est votre vie, votre œuvre quotidienne.

– Les choses sont-elles en train de s’améliorer en Tunisie?
– Si l’on compare notre situation à celle de la Libye, de l’Egypte, du Yémen, ou de la Syrie, nous nous en sortons plutôt bien. Mais je crois que nous avons besoin de dix années encore pour mettre en place des institutions solides. Il nous faut retrouver une stabilité politique.

– Ce n’est encore pas le cas aujourd’hui?
– Un pays qui est dirigé par un président qui a 93 ans et qui est rallié à Rached Ghannouchi, qui a 76 ans, est-il vraiment stable? Que va-t-il se passer si l’un des deux venait à disparaître? Il n’y a pas d’accord entre leurs partis. Il n’y a rien d’écrit.

– Et au niveau économique?
– Il n’y a pas de croissance. Avant, nous avions un marché avec la Libye. Aujourd’hui, il n’y a plus rien. Le tourisme et l’hôtellerie repartent tout doucement. Les grèves dans les usines de phosphates nous ont fait perdre la moitié de nos clients. Tout est à démarrer. Cela va prendre du temps. Les Tunisiens en ont marre de ce chaos. Ils veulent à manger et du travail. Certains commencent même à dire qu’ils regrettent l’époque Ben Ali. C’est une minorité heureusement. Evidemment, les gens reconnaissent que la situation est meilleure au plan des libertés mais ils disent qu’ils n’ont rien à mettre sur la table.

– Vous n‘avez pas été assez aidés?
– L’Europe et l’Occident nous ont donné de l’argent pour nous aider mais maintenant c’est aux Tunisiens de se prendre en main et d’agir pour redresser le pays.

– Et la place de l’islam aujourd’hui en Tunisie, est-ce toujours un débat?
– La constitution a tranché. La Tunisie n’est pas un Etat islamique. C’est un Etat démocratique. Mais les lois laïques prennent en considération un état d’esprit et le fait que nous agissons dans une société musulmane. Ni plus, ni moins. Nous avons été les premiers à signer cette constitution. Ennahdha veut dire renaissance. Il n’y a pas de connotation islamique. Je suis l’une des figures les plus acceptées en Tunisie bien que je sois le fondateur de ce mouvement. Je suis le plus ouvert des Ennahdhaouis et j’en suis fier.

– Pourtant on vous associe régulièrement aux Frères musulmans…
– Nous avons rompu avec les Frères musulmans depuis 1978. Nous avons forgé notre propre identité et nos propres positions concernant les libertés publiques et les libertés privées. Il faut se méfier des amalgames. Tous les islamistes ne sont pas Frères musulmans. Ennahdha n’est pas avec ou contre les Frères musulmans. C’est autre chose, une autre version de la connaissance de l’islam. Ce qui m’intéresse c’est le développement de mon pays.

– Mais vous défendez les valeurs de l’islam avant tout, non?
– Je ne nie pas que nous sommes des musulmans, mais dans notre pays il y a de la place pour les non-musulmans. Avant de venir en Suisse, j’ai tenu conférence sur la présence du christianisme à l’ambassade américaine devant des jeunes Tunisiens convertis au christianisme. Nous sommes ouverts sur notre société et sa jeunesse. Nous ne proposons pas un autre mode de vie aux Tunisiens. Le code du statut personnel garantit la liberté de la femme, le bien des jeunes, des enfants. Il n’est pas question de le remettre en cause. Nous sommes pour que les Tunisiens puissent vivre ensemble quelles que soient leurs convictions politiques ou religieuses. Ennahdha doit participer à la chose publique. C’est ce que nous faisons au sein de notre parlement. Essayer d’éloigner les Ennahdhaouis de la vie publique risquerait de casser ce changement. Il n’y a pas de démocratie avec un seul œil. Il lui faut deux yeux.

– Quelle est la situation aujourd’hui au plan sécuritaire?
– Nous commençons à enregistrer des résultats. Au lendemain de la révolution, les renseignements généraux ont été supprimés. Pendant deux ans, nous n’avons pas su ce qui se passait sur les frontières et à l’intérieur du pays. Un nombre considérable de jeunes sont partis combattre en Libye, en Syrie, en Irak… Aujourd’hui, la surveillance est plus serrée. Il n’y a plus de possibilité d’appui pour ces gens-là. Ils n’ont jamais fréquenté les mosquées. Depuis plus d’un an, il n’y a pas eu d’attentat. Une filière a été démantelée et la coopération avec l’Algérie, l’Italie et la France fonctionne.

– Envisagez-vous la mise en place de plans de déradicalisation?
– Pour le moment, nous sommes encore occupés à mettre la main sur ces gens-là et à comprendre ce qu’ils font et comment ils fonctionnent. On verra plus tard, s’il y a moyen de les rééduquer. Notre problème à nous, les musulmans, c’est qu’il y a des gens qui agissent en notre nom sans être désignés par nous. Ils s’approprient la banderole de l’islam pour justifier des comportements qui n’ont rien à voir avec l’islam mais à la sortie, c’est nous qui payons la facture. Ils ne sont jamais allés dans nos mosquées et n’ont ni vécu ni étudié les textes sacrés avec nous. (24 heures)

 

Bio express

Au lendemain de la révolution de 2011, Abdelfattah Mourou, s’engage en politique. Avocat de formation, il est avec Rached Ghannouchi le fondateur d’un mouvement islamique en Tunisie (Jamâa Al-Islamiya) qui sera contraint un temps à la clandestinité avant de devenir en 1981 le Mouvement de la tendance islamique (Ennahdha). Au cours de ces années, Abdelfattah Mourou devient l’un des grands prêcheurs de la capitale et le leader le plus populaire de Jamâa Al-Islamiya. Son activisme religieux lui vaudra d’être jeté deux ans en prison, puis placé en résidence surveillée par le régime de Ben Ali. A 69 ans, il est aujourd’hui une des figures politiques influentes. Il a été élu à l’Assemblée des représentants du peuple, lors des élections du 26 octobre 2014, avant d’en être élu premier vice-président.

Article paru le 24 octobre 2017, écrit par Alain Jourdan

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samedi 13 janvier 2018

Une journaliste suisse à la découverte de la Tunisie

Paru le 24 octobre 2017. écrit par E.B.A.

Maurine Mercier, une expatriée suisse vivant en Tunisie, explique les raisons qui l'ont poussée à venir vivre au pays de la révolution du jasmin.



Détentrice d'un master en droit international de l'institut des hautes études internationales et du développement à Genève (Suisse), et d'un diplôme en journalisme du centre romand de formation des journalistes (CRFJ), la suissesse est actuellement correspondante de la Radio Télévision Suisse (RTS), Radio-Fance, Radio-Canada, et Radio Télévision Belge de la communauté française (RTBF). Basée à Tunis, elle couvre toute la région de l'Afrique du Nord. 

Dans une interview à l'agence "swissinfo", publié sur son site web de langue arabe, la journaliste issue d'une ville du Canton de Vaud, a expliqué, que la raison principale qui l'a poussé à venir s'installer en Tunisie, en 2016, après avoir entamé une carrière professionnelle dans plusieurs médias suisses, est simple : les évènements survenus ces dernières années dans le pays du jasmin. 

"J'avais par ailleurs, choisi la Tunisie pour transmettre la voix des Tunisiens mais aussi des Lybiens. A partir de la Tunisie, je peux effectuer mes déplacements profesionnels en Lybie pour couvrir les évènements de ce pays oublié et victime d'une guerre sans merci", a expliqué Maurine Mercier, ajoutant : " Je souhaite rester dans cette région de l'Afrique du Nord pour comprendre beaucoup de choses. J'ai l'impression qu'il y a tellement de choses à découvrir sur l'Islam et sur les mouvements féministes."

Notons que Maurine Mercier a reçu trois prix et distinctions pour ses couvertures médiatiques sur divers sujets : Prix SUVA des médias (2015) et Swiss Press Award Radio (2014)


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Source en arabe

samedi 20 mai 2017

Un nouvel imam diplômé en droit est engagé à la grande mosquée de Genève

Religion 

Actif jusqu'à présent à La Chaux-de-Fonds et à Neuchâtel, le Suisse a pris ses fonctions ce lundi à Genève.

 

dimanche 14 mai 2017

Fribourg: Amir Dziri, nouveau co-directeur du Centre Suisse Islam et Société

Amir Dziri, nouveau professeur d'études islamiques et  co-directeur du Centre Suisse Islam et Société à Fribourg (Photo:  © Amir Dziri CSIS)
SUISSE
Amir Dziri, nouveau professeur d'études islamiques et co-directeur du Centre Suisse Islam et Société à Fribourg (Photo: © Amir Dziri CSIS)

Fribourg: Amir Dziri, nouveau co-directeur du Centre Suisse Islam et Société

11.05.2017 par Jacques Berset, cath.ch

Première en Suisse: l’Université de Fribourg crée un poste de professeur d’études islamiques auprès du Centre Suisse Islam et Société  (CSIS). Venu d’Allemagne, le professeur Amir Dziri, d’origine tunisienne, prendra ses fonctions au semestre d’automne 2017.

Il remplace le professeur Serdar Kurnaz, de nationalité turque mais formé en Allemagne. Ce dernier a quitté le CSIS, où il occupait le poste de co-directeur, après avoir été nommé le 1er septembre 2016 professeur de théologie islamique à l’Université de Hambourg.

Savoirs islamiques pluriels

Amir Dziri, né en 1984 à Tunis, aura pour tâche de lier les traditions de savoirs islamiques pluriels avec des questions philosophiques, éthiques et sociétales dans un contexte contemporain.
Dès le 1er septembre 2017, Amir Dziri prendra ses fonctions de professeur d’études islamiques et de co-directeur du CSIS. Il a étudié à l’Université de Bonn et obtenu son doctorat à l’Université de Münster. Il mène des recherches sur l’apprentissage et la compréhension de la tradition en islam et traite également des questions contemporaines liées à la relation entre islam, culture et politique.

Longue expérience dans le dialogue interreligieux

Hansjörg Schmid, co-directeur du CSIS, se réjouit que le nouveau venu va compléter son équipe multidisciplinaire. Il bénéficie d’une longue expérience dans le dialogue interreligieux et les questions de société.
Dziri, qui a étudié en allemand et en français, dispose d’un profil interdisciplinaire très intéressant. Il a étudié et enseigné dans plusieurs universités en Allemagne et participé à des débats sur l’islam au plan international. Le co-directeur du CSIS se dit persuadé qu’il bâtira des ponts également en Suisse.
Institut interfacultaire des Facultés de théologie, droit et lettres de l’Université de Fribourg, le Centre Suisse Islam et Société (CSIS) est un pôle de compétences traitant des questions actuelles liées à l’islam en Suisse. Son objectif est d’apporter, au travers de ses activités, une contribution au vivre-ensemble dans une société plurielle, en soulevant les questions centrales de l’auto-interprétation religieuse des musulmans et en développant des solutions pour répondre aux défis sociétaux.

Formation de la relève scientifique

Le CSIS se consacre à la recherche, à la formation de la relève scientifique et à la formation continue dans le domaine de l’islam et de la société. Il coopère avec différentes hautes écoles en Suisse et à l’étranger. La recherche met l’accent sur les questions sociétales, interreligieuses et d’éthique sociale. Ce centre de compétences a débuté ses activités en janvier 2015. Il bénéficie du soutien du Secrétariat d’Etat à la formation, à la recherche et à l’innovation (SEFRI) au sein du Département fédéral de l’économie, de la formation et de la recherche (DEFR) à Berne. (cath.ch/be)

mercredi 10 mai 2017

La voix de «l’islam du milieu»

Le Vaudois d’origine tunisienne Montassar BenMrad a repris il y a un an la présidence de la Fédération des organisations islamiques de Suisse. Une fonction que l’actualité rend parfois complexe...



Montassar BenMrad est un homme très occupé. Ces dernières semaines, les sollicitations médiatiques ont même atteint des sommets… Dernière affaire en date: deux élèves musulmans qui ont refusé de serrer la main de leur enseignante dans un établissement scolaire de Bâle-Campagne. «C’est regrettable qu’une affaire, isolée comme celle-ci, ne puisse être résolue au sein de l’école, estime le président de la Fédération des organisations islamiques de Suisse (FOIS).
De tels cas concernent le plus souvent des ados potentiellement en crise et ne sont aucunement représentatifs d’un problème d’intégration des musulmans de Suisse. D’autres sujets seraient tellement plus importants à traiter dans les médias!»

Quinze jours plus tôt, ce sont les attentats de Bruxelles, opérés au soi-disant nom d’Allah, qui mettaient l’homme d’affaires de 49 ans sur le devant de la scène. Comme c’était déjà le cas en novembre dernier lors des précédentes attaques à Paris, quelques mois seulement après son entrée en fonction. «Les musulmans de Suisse n’ont pas à entretenir de sentiment de culpabilité face à ces actes criminels, commis par des terroristes qui dénaturent complètement le message de l’islam, estime le manager d’une multinationale. Pourtant, il est de notre devoir, en tant qu’organisation musulmane, de condamner fermement ces crimes abjects, qu’ils soient perpétrés à Paris, Bruxelles ou Istanbul.»
Car chaque nouvelle attaque djihadiste est un coup dur pour les musulmans vivant en Occident. «Nous aussi sommes victimes de ces attentats, poursuit-il. D’abord parce que ces attaques visent une population non ciblée, comprenant également des victimes musulmanes potentielles.
Mais aussi parce qu’après chaque attentat les cas d’islamophobie ont malheureusement tendance à augmenter.»

Montassar BenMrad est né à Tunis. A l’âge de 4 ans, il déménage en Allemagne, où il est scolarisé dans une école française. Plus tard, il retourne en Tunisie pour suivre une formation d’ingénieur en informatique, qu’il complète par un master puis un doctorat à l’EPFL. A l’exception d’une parenthèse de quatre ans à Dubaï pour le compte de son employeur actuel, il n’a plus quitté la région lausannoise où il réside en compagnie de son épouse et de ses trois enfants.

Pas de dichotomie entre science et religion

Un scientifique à la base d’une organisation religieuse, n’est-ce pas contradictoire? «Pour les musulmans, il n’y a jamais eu de véritable dichotomie entre science et religion. La recherche de la science est même un devoir», dit celui dont le grand-père et l’arrière-grand-père étaient tous deux professeurs à l’Université religieuse Zitouna à Tunis.» En homme pragmatique, c’est par le dialogue qu’il espère apaiser les tensions entre les différentes confessions.

Si la communication est primordiale entre les religions, elle l’est aussi au sein même des communautés musulmanes, a rapidement remarqué Montassar BenMrad. En 2005, il cofonde alors l’ Union vaudoise des associations musulmanes (UVAM) et un an plus tard la FOIS. «La tâche est particulièrement ardue, reconnaît-il. Parce qu’en Suisse cohabitent des musulmans de multiples origines: Bosnie, Albanie, Kosovo, Turquie, Maghreb... Et puis, contrairement aux protestants et catholiques, nous ne recevons aucune subvention de l’Etat et devons trouver des solutions pour financer les multiples activités que nous entreprenons.» Sa fonction de président de la FOIS est d’ailleurs bénévole…
Autre embûche: les langues nationales helvétiques. Heureusement pour le Vaudois, il maîtrise le français, l’allemand, l’anglais et l’arabe.
Mon prédécesseur ne parlait pas français. Ce qui explique que les médias romands ont pris l’habitude de donner la parole à d’autres structures, notamment le Conseil central islamique suisse – réputé pour sa communication provocante – bien que représentant un très faible nombre de musulmans de Suisse.»
Le président de la FOIS, qui défend lui un «islam du milieu», compte bien changer la donne. Dans ce but, Pascal Gemperli, président de l’UVAM, a été désigné comme porte-parole pour la région romande.

La FOIS représente un peu plus de 160 associations islamiques disséminées à travers tout le pays. Comment donc prendre position, lorsqu’on parle au nom d’un ensemble de communautés aussi diverses? «Ce n’est pas toujours simple, mais nous poursuivons tous le même but: la cohabitation entre toutes les communautés religieuses de Suisse. Si l’islam pouvait paraître exotique il y a encore une vingtaine d’années, il fait aujourd’hui simplement partie de notre environnement», estime celui qui se définit comme un «citoyen helvétique de tradition musulmane».
La Suisse pourrait d’ailleurs servir de modèle à ses voisins, estime Montassar BenMrad. «Notre pays n’a pas de tradition dominante, avec une répartition variée des protestants, des catholiques et de la communauté juive selon les cantons.

Notre diversité religieuse, combinée à une forte capacité à intégrer localement des migrants d’origines diverses, nous a permis d’échapper à des phénomènes de ghettoïsation envers les musulmans, comme en connaît par exemple la France.
Il nous faut éviter la polarisation confessionnelle qui génère des réflexes de replis et renforcer encore le vivre ensemble.»

Texte: © Migros Magazine | Alexandre Willemin le 25 avril 2016