mardi 19 juin 2018

Riadh Sidaoui, politologue tunisien et suisse, directeur du centre arabe de recherches et d'analyses politiques à Genève

« Les choix économiques actuels sont contre-révolutionnaires »

 

Fin observateur du paysage politique tunisien, plume acerbe à l’égard des monarchies des pétrodollars, Riadh Sidaoui, politologue, spécialiste du Monde arabe et notamment de l’Algérie et des mouvements islamistes ne se contente pas d’analyser la crise politique en Tunisie en rejetant la faute sur la scène politique.Il affirme, qu’au-delà du blocage politique, se cache une classe marginalisée, défavorisée, qui a constitué « le noyau dur de la révolution tunisienne » et qui est capable d’exploser et de provoquer une nouvelle révolution dont le seul slogan serait : travail, rien que du travail. Synthèse.

La Tunisie n’est pas uniquement l’affaire des Tunisiens

Analysant le contexte géopolitique de la Tunisie et les points de vue de nos voisins sur la situation actuelle dans le pays, il nous dit que ce qui se passe en Tunisie n’est pas seulement l’affaire des Tunisiens. « Plusieurs partenaires étrangers agissent afin de mettre fin à la crise », nous confie-t-il; avant de préciser : « L’Algérie, cette grande sœur de la Tunisie, et à sa tête le président Bouteflika, a reçu Rached Ghannouchi et Béji Caïd Essebsi à maintes reprises afin de favoriser l’entente et le consensus. C’est dans le cadre du contexte géopolitique que l’Algérie suit ce qui se passe chez nous, mais elle a d’autres soucis : ses frontières avec la Libye, qui est complètement instable, le Mali, le Polisario et aujourd’hui le Maroc ».

Evoquant le rôle des Etats-Unis, M. Riadh Sidaoui nous précise : « C’est un autre acteur, invisible pour le peuple tunisien. Ce pays pousse la Tunisie vers le modèle politique américain, c’est-à-dire une démocratie fondée sur deux grands partis politiques et qui ne discutent pas l’économie du marché : un parti républicain conservateur (Mouvement Ennahdha) et l’autre démocrate libéral (Nidaa Tounes). Les États-Unis n’optent pas pour le Front populaire à cause de son choix économique ».
La crise reste tunisienne et le pays reste dans l’impasse. « Il est très difficile de faire admettre aux médias internationaux que la Tunisie n’organisent pas les élections, deux ans après sa révolution », affirme-t-il.

Une crise économique renforcée par des choix politiques erronés

Selon lui, la Tunisie n’est pas soutenue par les Etats riches. L’Algérie, l’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis ne regardent pas d’un bon œil l’idéologie du mouvement Ennahdha. Quant à l’Union européenne, s’agissant du dossier tunisien, elle est guidée par la France.

Le Qatar lui « n’a malheureusement pas investi sérieusement en Tunisie et cela est dû à l’impopularité de la troïka et au fait que le mouvement Ennahdha soit membre des Frères musulmans. Bien entendu, l’Arabie saoudite ne veut pas de cet organisme ni de ses appendices », avance-t-il; avant d’ajouter : « Ce refus, on le perçoit à travers certains articles parus dans la presse saoudienne qui parle de « diplomatie de la mendicité ».

Le spécialiste s’attaque aussi aux choix économiques de la troïka : « Les choix économiques tunisiens sont erronés. Ils sont contre-révolutionnaires car il s’agit de choix ultralibéraux », avant de rappeler : « le noyau dur de la Tunisie s’est révolté à cause du chômage et de la précarité. Les jeunes des régions défavorisées espéraient un Etat social, voire un Etat-providence, un secteur public fort, un Etat capable de répondre aux aspirations des jeunes ».

Rupture totale entre l’élite politique et les citoyens tunisiens

Sur ce point, M. Sidaoui n’épargne pas l’élite politique et la considère comme « aveugle » avant de souligner que celle-ci ignore la crise économique et sociale. Selon lui, les politiciens ne voient que l’aspect politique de la crise, c’est-à-dire le pouvoir, tout en ignorant les attentes des régions défavorisées, celles qui ont déclenché la révolution.

D’ailleurs, il rappelle que, selon des statistiques officielles, 95% des blessés et des martyrs de la révolution sont soit des chômeurs, soit des ouvriers. « Pourquoi pas une nouvelle révolution sociale en Tunisie, dont l’unique slogan serait le travail », s’interroge-t-il. « Nous avons peur, dit-il, que ces gens marginalisés attaquent les administrations, les symboles de la souveraineté. Si cette révolution a lieu, elle surprendra l’élite politique qui doit comprendre que la crise est multiple : économique, sociale et sécuritaire ».

Pour cette raison, il demande aux partis politiques de penser à proposer un contrat social pour unir tous les citoyens, un Etat où tous les citoyens vivraient dignement. Cet Etat serait financé par les impôts qui seraient prélevés proportionnellement aux gains, dans le cadre de l’équité fiscale. « Si on n’instaure pas l’Etat-providence en Tunisie, nous ne connaitrons pas la paix », indique-t-il.

Que d’ambigüité politique !!!

Au niveau politique, le politologue regrette qu’il n’y ait pas de clarification au sujet de la séparation des pouvoirs. « Nos citoyens n’ont pas exercé la démocratie locale puisque c’est la capitale qui nomme les gouverneurs, les délégués et les maires.

Mais revenant sur le sujet du calendrier électoral, M. Riadh Sidaoui rappelle que depuis les élections du 23 octobre 2011, celui-ci n’a jamais été respecté. « Au départ, la date du 23 octobre 2012 était proposée, puis ce fut janvier 2013. On se rappelle aussi que le Premier ministre avait parlé de la fin de l’année 2013 et, cerise sur le gâteau, le président de la République Moncef Marzouki annonce, lors d’une interview accordée récemment à un quotidien jordanien, que les élections pourraient se tenir dans six mois ».

Et d’ajouter : « Tous ces reports font que les Tunisiens perdent confiance dans le calendrier électoral qui, faut-t-il encore le rappeler, est sacré dans d’autre pays. « Nous sommes l’unique démocratie au monde où les citoyens ne savent pas quand les élections se tiendront », signale-t-il.

Comment aboutir au consensus ?

Le seul moyen pour mener la barque à bon port est le consensus. D’ailleurs, il propose de tirer la leçon de l’expérience suisse qui, en 1959, a opté pour un gouvernement de coalition entre les différents partis (gauche et droite) durable, afin d’éviter la déchirure politique. Autrement dit, gauche et droite gouvernent ensemble depuis des décennies.

Publié le 10 décembre 2013, par l'Economiste Maghrébin

samedi 16 juin 2018

Qui finance Al Magharibya TV ?

Notre fil rouge c’est Rafik, fraichement diplômé de la LSJ, « The London School of Journalism ». Hargneux et amer et prêt à mordre, tellement déçu par la chaîne de télévision londonienne Al Magharibya TV auprès de laquelle il a postulé pour une place d’animateur mais selon son ami déjà employé par la chaine, Rafik ne serait pas assez présentable.

« Je suis pourtant beau gosse ! » grogne-t-il.  Il s’est mis à son compte comme il aime à le répéter à chaque début de phrase. Pour Rafik, se mettre à son compte veut dire, créer un compte « You tube », s’installer en face d’une caméra pour dénoncer tous azimuts les dérives du système algérien.

Derrière Al Magharibya, une immense toile d’araignée 

Rafik s’est penché sur le profil d’Al Magharibya TV et « … sans le vouloir vraiment, je suis devenu insatiable », affirme-t-il. « …Plus j’apprenais sur la chaîne, plus j’en voulais». Dans ses récits, il ne s’autorise pas de porter atteinte aux personnes employées par la chaîne avec lesquelles il entretient d’excellentes relations, alors à défaut d’être tout à fait rationnel, il est raisonnable, voire essentialiste pour ne se focaliser que sur le système des  réseaux et des ramifications de la télévision algérienne qui émet de Londres. Une véritable toile d’araignée, s’indigne-t-il et d’ajouter : « A toute chose malheur est bon, …je suis heureux qu’ils ne m’aient pas embauchés ».

Lui, l’excessivement prude, la bégueule, il est troublé pas sa première découverte : Al Magharibya n’existe plus, a – t-elle été dissoute ? Pour être tout à fait précis, c’est plutôt El Magharibia, avec un « E » au lieu d’un « A » et un « i » au lieu d’un « Y » qui a été dissoute. La différence est de taille : El Magharibia Press Ltd est le nom juridique de la société. Al Magharibya TV est le nom commercial de la chaîne.

El Magharibia Press Ltd a été créée le 26 septembre 2011 par une seule personne, son statut juridique est ce qu’on appelle dans le jargon du droit commercial, une SARLU, société à responsabilité limitée unipersonnelle. En clair, les parts sociales se retrouvent entre les mains d’une seule personne,   en l’occurrence Oussama Abassi de nationalité allemande, résident à Londres.
En sa qualité de fondateur, Oussama Abassi désigne deux directeurs tout court et un directeur exécutif (un rédacteur en chef). Respectivement, lui-même, un certain Mohammed Lassaad Malki, de nationalité belge (Gardez ce nom en mémoire, on y reviendra) et enfin, Salim Salhi, journaliste vivant en Angleterre depuis une bonne quinzaine d’années.

Est-il légal que la société soit dissoute mais que la télévision continue de tourner ? 

Rafik, notre journaliste londonien, n’est pas au bout de ses surprises. Il découvre que Le 23 octobre 2012, Oussama Abassi a introduit auprès du tribunal de commerce britannique une « compulsory strike-off » c’est une procédure obligatoire qui consiste à informer l’autorité compétente de la dissolution de la société dans un délai de 3 mois.  Le 5 février 2013, la société El Magharibya Press LTD est officiellement dissoute.  Est-il légal que la société soit dissoute mais que la télévision continue de tourner ?  S’interroge Rafik. Nous reviendrons à cette question un peu plus loin.
Le 13 décembre 2014, Salim Salhi annonce sa démission du poste de rédacteur en chef de la télévision Al Magharibya TV, mais il ne disparaitra pas des écrans de la chaîne pour autant.  S’agit-il d’une manœuvre qui augure d’un quelconque éventuel nouveau projet ? Pour le savoir, Rafik va embrayer sur un autre nom : Mohammed Lassaad Malki, le fameux deuxième directeur d’El Magharibia Press LTD.

Al Magharibya est-elle l’arbre qui cache la forêt ?  

Rafik manœuvre la pédale de débrayage afin d’établir la relation entre l’arbre moteur et l’arbre entraîné. Il va apprendre que quelques jours avant la création de la société El Magharibia Press LTD, une autre société a été créée pour les mêmes fins, c’est-à-dire lancer une chaîne de télévision. En effet, Le 16 août 2011, de son côté, Mohammed Lassaad Malki naturalisé belge, peu avant la création de la société d’Oussama Abassi, va créer à Londres une société au nom Juridique de « NEWINC Incorporation company » et au nom commercial d’ « Aurès TV ».

Le 16 août 2011, le jour même, il est nommé directeur de la société et le 17 août 2011, il désigne Adel Djebali (gardez ce nom en mémoire aussi, on y reviendra) au poste de directeur exécutif de la société « NEWINC Incorporation company ».

Le 2 mars 2012, Mohammed Lassaad Malki désigne pour Aurès TV deux directeurs : lui-même et Adel Djebali.

Le 12 novembre 2012, Mohamed Lassaad Malki lance la procédure de compulsory strike-off. Le 12 mars 2013, la société « NEWINC Incorporation company » est légalement dissoute. Pourquoi tant de sociétés écrans ? Pourquoi tant d’hommes de paille ?  Pourquoi tant de ramifications ?  Pour ne pas s’embrouiller, notre journaliste va suivre une seule piste avec un fil conducteur : Oussama Abassi, le noyau dur autour duquel tout semble tourner.

Les choses s’enchevêtrent, se compliquent, s’imbriquent quand Rafik découvre qu’Oussama Abassi avant de créer El Magharibia Press Ltd le 16 août 2011, qu’il a fini par dissoudre le 5 février 2013, il avait créé le 22 juin 2011 El Magharibia Ltd. Et boom ! Rafik commence à voir clair : En fait, contrairement à El Magharibia Press Ltd, El Magharibia Ltd est toujours active mais les associés ne sont plus tout à fait les mêmes, on retrouve Oussama Abassi avec comme associé non plus Mohammed Lassaad Malki mais Adel Djebali.

Souvenons –nous, Adel Djebali était aussi l’associé de Mohamed Lassad Malki auprès d’Aurès TV et de NEWINC Incorporation company» dissoutes le 12 mars 2013 mais ils vont anticiper la renaissance de la company le 1er septembre 2013 avec un autre nom : Awrass TV Ltd.  Adel Djebali y est maintenu comme membre associé mais Mohamed Lassaad Malki est remplacé par un certain Adel Mardassi, un suisse d’origine tunisienne. La société Awrass TV va être dissoute le 31 août 2014 mais ressuscitera sous un autre nom mais pour d’autres missions. Rafik a voulu s’en tenir à une seule piste et par voie de conséquence, il n’a pas souhaité s’attarder ici sur l’avenir de la société ressuscitée car il s’est avéré qu’elle dépend désormais d’une autre ramification.  « Ça sera pour une prochaine fois peut –être », lancera Rafik avec assurance.

La Fondation saoudienne « Confluence » 
                   
Cet imbroglio a une maison mère et c’est Adel Mardassi, le suisso-tunisien qui va nous y conduire. Nous voici enfin nez à nez avec une de ses filières, agissant en tant que financeur de la chaîne d’Oussama Abassi. La filière s’appelle « Fondation Confluence », créée tout à fait légalement à Genève. Dans ses statuts, il est mentionné que sa principale mission est de « soutenir des chaînes de télévision communautaires en Europe afin de promouvoir le dialogue intercommunautaire et culturel ».  Parmi les membres de son Conseil d’Administration, on retrouve le fameux Adel Mardassi, suisse d’origine tunisienne et Alghammas Hamad, Saoudien résident à Djeddah. Le wahhâbisme d’Al Saoud est bien la source qui irrigue la chaîne où la liberté d’expression n’a pas de limite ! Voilà comment ça se passe dans l’espace comme dirait Ghani Mahdi, l’animateur vedette d’Al Magharibya TV.

Publié le 4 mai 2016 par Cnpnews

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mercredi 13 juin 2018

Salim Khelifi a faim de jeu

de Marc Fragnière, publié le 13 janvier 2015

Le milieu de terrain inter­national suisse M21 espère emmagasiner des minutes sur les pelouses, ce printemps. (Photo EQ Images)  

Transféré de Lausanne à Brunswick lors du mercato hivernal 2014, le Vaudois entend désormais s'établir en Basse-Saxe.

Après avoir vu sa progression perturbée par une blessure en 2014, Salim Khelifi a repris lundi le chemin de l'entraînement, avec la ferme intention de s'installer dans une position de titulaire, alors que son club, actuel 4e en 2e Bundesliga, se battra pour réintégrer l'élite allemande, un an après l'avoir quittée.

Salim, quel bilan tirez-vous de votre première année en Allemagne?

Il est mitigé. En arrivant ici en février 2014, j'avais d'autres ambitions. Tout ne s'est pas passé comme je l'aurais voulu. Ma progression a été perturbée par des blessures, mais j'ai confiance en mes ­moyens. Maintenant, je suis OK physiquement: la situation va évoluer dans le bon sens.

Il n'a pas été approché par la Tunisie
A l'instar d'autres membres des sélections juniors suisses, Salim Khelifi possède une autre nationalité. Alors que le Cameroun avait tenté de recruter le Bâlois Breel ­Embolo pour disputer la Coupe d'Afrique des Nations 2015 dès ce week-end, la Tunisie n'a pas fait le forcing auprès de Khelifi. «Je suis l'actualité de la sélection et j'ai des contacts avec des joueurs, mais il n'y a pas eu d'approche officielle et, de toute manière, mon absolue priorité, c'est mon club », a dit le Vaudois. 

Que peut-on vous souhaiter pour 2015?

J'espère petit à petit m'installer comme titulaire lors du deuxième tour. J'ai discuté avec l'entraîneur et les dirigeants de ma situation, de mon envie d'obtenir plus de temps de jeu et ils m'ont assuré de leur soutien et de leur confiance.

«Notre religion, ce n'est pas ça!»

De confession musulmane, ­Salim Khelifi n'a, comme beaucoup de ses coreligionnaires, pas été insensible à la vague d'attentats qui ont frappé la France la semaine dernière. «En tant que musulman, je suis choqué. Ces terroristes n'ont rien compris. Notre religion, ce n'est pas ça!» s'est indigné le Suisse d'origine tunisienne. 

Il vous reste trois ans de ­contrat à Brunswick...

Oui, et on m'a redit qu'on comptait sur moi à l'avenir.

Une bonne nouvelle puisque vous semblez enchanté par votre nouvel environnement...

Clairement, tout me plaît ici. Les gens, la ville, le football allemand, l'ambiance au stade, je suis vraiment heureux ici.

Vous qui avez connu l'anonymat de la Pontaise, cela doit vous changer d'évoluer régulièrement devant plus de 20'000 spectateurs...

Oui, c'est fantastique! A ­Brunswick, les gens vivent pour le football. Le statut de footballeur se vit de façon complètement différente ici par rapport à Lausanne.

A Brunswick, il y a d'autres Suisses dans le contingent. Quelles sont vos relations avec Ohran Ademi et Saulo Decarli, que vous côtoyez aussi en équipe nationale M21?

Ohran vient d'être prêté à Ahlen. Pour des raisons de langue, j'étais moins proche de lui que de Saulo, qui parle très bien français et que je connais depuis les sélections juniors suisses.

Comme vous, Decarli navigue entre l'équipe première et la 2...

Comme moi, il a commencé la saison comme titulaire, puis a été blessé. Mais si tout se passe bien pour lui, je pense qu'il va retrouver son ancien statut ce printemps.

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dimanche 10 juin 2018

Moncef Genoud: «La musique occupe toute ma vie»

Harmonie Avec son nouvel album «pop songs», le pianiste de jazz genevois veut toucher le grand public. Rencontre avec un homme sensible et sûr. 







«

J'écoute là où je mets les pieds »

Entre seulement», lance Moncef Genoud en ouvrant la porte de son chalet de Chermignon, au-dessus de Sierre. Son tutoiement spontané résonne comme de la générosité: faire simple, ne pas s’encombrer. Allons-y donc pour le «tu». «Attention il y a un meuble ici», prévient-il en le pointant du doigt. Lui est non-voyant. Ce n’est pas avec les yeux, dit-on, que l’on voit le mieux.

Moncef, c’est quoi la musique pour toi?
C’est toute ma vie. Elle est dans ma tête tous les jours, à chaque instant. J’ai toujours une oreille attentive à la musicalité. Un oiseau chante, quelqu’un rigole: ha ha ha ha hao ha ha ho! Ce sont des notes. On peut en faire quelque chose.

Les bruits aussi te parlent?
Oui, par exemple mon morbier devient un métronome: tic-tac, tic-tac… (il claque des doigts en même temps). C’est du quatre temps. On peut s’amuser à faire des rythmes de batterie dessus.

Et le silence?
La nuit, dans cette pièce très haute qui résonne bien, c’est un truc incroyable d’écouter le silence. Je n’y trouve pas de musique, mais de la réflexion. Ou parfois rien. Juste penser à rien et être comme ça, être là.



Moncef Genoud improvise au piano dans son chalet de Chermignon, au-dessus de Sierre, pendant que le photographe Adrian Streun le "mitraille" pour Coopération.

Qu’est ce qui influence ta musique?
Les promenades à pied ou à ski au grand air. Tu ne parles pas, tu es centré sur ta respiration. J’écoute là où je mets les pieds. Après une balade, je joue de manière plus flottante ou volante.

Pourquoi reprendre des tubes de Police ou de John Lennon dans ce nouvel album?
Je voulais m’essayer à cet exercice, et aussi toucher le grand public. Tout le monde reconnaît l’air de Message in a Bottle, de Police, ou Imagine, de John Lennon. Du coup, ça initie les gens au jazz. Ils aiment bien ce disque.

C’est uniquement pour plaire aux gens?
Non, j’aime ces chansons. Certaines comme Smells Like Teen Spirit, de Nirvana, ce sont mes élèves du collège qui me les ont fait découvrir. J’écoute beaucoup de musiques, du jazz bien sûr – Chick Corea, Brad Mehldau, Bill Evans – mais aussi du classique – Mozart, Ravel – et du rock, de Pink Floyd à Supertramp en passant par Memphis Slim et AC/DC. Partout, il y a des trucs à piquer.

Et la musique folklorique suisse?
Oui et non. J’aime bien le son du cor des Alpes. Et certaines fanfares en Valais où il y a d’excellents musiciens. Mais le folklore typique, pas plus que tant!

Comment «jazzéifie»-t-on une chanson?
Il faut se l’approprier en la jouant différemment. En triturant la mélodie, la rythmique, les harmonies… Mais avant, il faut apprendre à la jouer telle quelle. Ensuite on peut en faire ce que l’on veut!

Comment se passe ton travail avec les jeunes?
Je travaille au collège à 80% avec des 16–20 ans. Plus jeunes, je n’aime pas trop. Je suis directif ou sympa avec eux. Le programme scolaire est assez rigide. Mais j’aime bien les sensibiliser à ma vie un peu allumée de musicien. Je leur raconte des anecdotes de tournées. Ça leur plaît bien.

Et côté famille: tu as des enfants?
Oui, trois. Mais je n’ai pas vraiment de vie de famille. Ils viennent me voir au chalet à Chermignon. Pendant quinze ans j’étais en tournée entre le Canada, les USA, l’Afrique, le Japon… À 35 ans, j’ai pu me stabiliser grâce à ce boulot au collège qui me laisse pas mal de temps libre. Mon père adoptif m’avait forcé à terminer un papier d’enseignant en musique. Ça a finalement servi!

Par rapport à ta cécité, la musique t’a-t-elle été utile?
C’est un moyen de communication, mais ça l’est tout autant pour un voyant. La musique m’a ouvert des portes. Mais c’est idem pour tous: celui qui n’a rien pour se démarquer passe inaperçu.



Tu as quand même eu de la chance!
La musique m’a aidé à surmonter des moments de tristesse. Elle fait passer le temps aussi. Quand je suis au piano, je ne le sens plus. Pour quelqu’un qui n’a pas de passion, peut-être le temps est-il plus long?

Quel regard portes-tu sur ton parcours?
Je suis content d’avoir pu apporter quelque chose aux gens. Je remercie mes parents adoptifs de m’avoir donné accès au savoir suisse, au sport, à une vie bien agréable!

En concert avec Gabriel Scotti (basse) et Valentin Liechti (batterie): 21 mars, Ferme Asile, Sion; 28 mars, Chorus Club, Lausanne; 10 avril, Cully Jazz Festival. «Pop Songs» sur iTunes ou Discoclub à Genève. www.moncefgenoud.com

4 dates importantes pour le pianiste

1961 Naissance à Tunis. Non-voyant, il est adopté à 2 ans par une famille genevoise.
1989 Premier disque. Il se fait remarquer dans les milieux du jazz et jouera partout dans le monde.
2010 Il rencontre son amie avec qui il partage sa vie. Moncef a trois enfants. Le premier est né en 1988.
2015 Sortie de son 12e disque «pop songs», où il reprend du Police, Jimi Hendrix, The Doors, Nirvana…

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jeudi 7 juin 2018

Rachid Hamdani prié de verser 140'000 dollars à son avocat

 Par Christine Talos, publié le mardi 29 janvier 2013

 

 Rachid Hamdani devant sa maison de Crans-près-Celigny en avril 2010. (Photo: Keystone)

Ex-otage en Libye Le Suisse d'origine tunisienne, retenu en otage durant 19 mois en Libye avec Max Göldi durant la crise entre Berne et Tripoli, est traîné devant la justice à Nyon par l'avocat des deux hommes. 

Saleh Zahaf, l'avocat libyen des deux hommes arrêtés en juillet 2008 puis retenus en otage durant la crise entre la Suisse et la Libye suite à l'arrestation d'Hannibal Kadhafi à Genève, réclame 140'000 dollars à l'un deux, en l'occurrence Rachid Hamdani, selon le site de la RTS mardi. Le cas sera tranché par le juge de paix du district de Nyon jeudi.

Rachid Hadmani avait reçu un commandement de payer de la part de Saleh Zahaf, qui le représentait en Libye durant la période où il était pris en otage. Mais il avait immédiatement fait opposition. Son avocat, Me Nicola Meier, a expliqué à la RTS «que la procédure n'était pas fondée et était immorale, compte tenu de ce que son client avait subi en Libye».

Menaces en Libye

De son côté, Saleh Zahaf a justifié sa demande en affirmant que les deux ans où il a représenté les otages suisses ont été «les années les plus dures de sa vie» et qu'il avait reçu des menaces pour les avoir défendus. En outre, il a affirmé avoir reçu de l'argent d'ABB, la firme qui employait à l'époque Max Göldi, l'autre otage.

L'avocat libyen a présenté toute une série de documents à la RTS dont un texte, signé par Rachid Hamdani, dans lequel celui-ci s'engage «à payer les montants des factures susmentionnées pour les services juridiques rendus» par Saleh Zahaf. C'est ce document qui a provoqué la mise aux poursuites de l'ex-otage.

Mais selon l'avocat de Rachid Hamdani, celui-ci a été contraint de signer le document. Il a également relativisé le rôle joué par l'homme de loi libyen. Selon lui, c'est surtout la Confédération qui a permis la libération des deux hommes, en février 2010 pour Hamdani et en juin 2010 pour Max Göldi.

lundi 4 juin 2018

Fonds ben ali : La liste noire

Publié vendredi 21 janvier 2011 à 23:39.

Mohamed Sakhr El Materi y figure. Son père Moncef El Materi, aussi. Ou encore Belhassen Trabelsi. L’ordonnance du 19 janvier du Conseil fédéral qui prône le gel des avoirs du clan Ben Ali comprend une liste d’une quarantaine de noms. A part l’ex-président Ben Ali et sa femme Leila Trabelsi, y sont notamment cités leurs enfants Nesrine et Halima, les trois enfants issus d’un premier mariage de Zine el-Abidine Ben Ali, ses frères et sœurs, de même que le clan Trabelsi et des membres de grandes familles proches du couple présidentiel. Moncef El Materi, président du Conseil d’administration de Nestlé Tunisie depuis 2006, a quitté ses fonctions au lendemain de la publication de la liste noire, a révélé le Blick. Nestlé confirme. Et affirme qu’il a démissionné «de son plein gré». PDG de Adwya, leader des industries pharmaceutiques en Tunisie, Moncef El Materi est un ami de promotion de Zine el-Abidine Ben Ali à l’Ecole militaire de Saint-Cyr. Et a surtout été l’un des organisateurs de la tentative du coup d’Etat contre le président Habib Bourguiba en 1962, pour lequel il avait été condamné à mort, puis gracié. Autre personne visée: Belhassen Trabelsi, frère de Leïla, propriétaire de compagnies aériennes, d’hôtels et de chaînes radio-TV. WikiLeaks le décrit comme «le membre le plus connu de la famille, qui serait impliqué dans un grand nombre de faits de corruption». Sofiane Ben Ali , neveu du président déchu, y est également. Selon des Tunisiens, il aurait été aperçu en début de semaine à Genève, près d’une banque HSBC.

Ridha Ajmi, avocat suisse d’origine tunisienne, a, dans sa dénonciation pénale au Ministère public de la Confédération, établi sa propre liste. Très différente. Il juge celle du Conseil fédéral «incomplète, car elle exclut notamment les hommes politiquement engagés pendant la période de la dictature». La sienne vise aussi des ministres encore au pouvoir. Et comprend le nom de Mohamed Ben Ali , né en 2005. Un enfant du couple présidentiel que le Conseil fédéral n’a pas inscrit sur sa liste. 

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vendredi 1 juin 2018

SwissLeaks : que révèlent les listings tunisiens ?

Enquête

Le scandale de l’affaire HSBC Private Bank Suisse touche aussi la Tunisie. Une liste de 256 clients a pu être établie dont des membres du clan Trabelsi et Ben Ali, des traders, des hommes d’affaires.


La banque suisse HSBC a compté parmi ses clients des membres influents du clan Trabelsi-Ben Ali. 

L’argent ne connaît pas de frontières. Un nouveau volet dans l’affaire SwissLeaks permet de mesurer l’ampleur des informations contenues dans les listings fournis par un informaticien de la banque, aux autorités françaises fin 2008. En tout, 203 pays sont concernés et un montant de 250 milliards de dollars est en jeu. La Tunisie en fait partie. Une liste de 256 clients détenant un total de 679 comptes a été établie. 142 noms de personnes physiques et 32 noms de sociétés offshore, toutes en lien avec la Tunisie ont été identifiés par les autorités françaises. Ces informations ont été obtenues par Le Monde.

C’est une liste de personnes ordinaires au milieu de laquelle les noms d’hommes d’affaires importants apparaissent. Parmi eux, on retrouve aussi les noms de membres du clan Ben Ali-Trabelsi. Petite sélection des noms tunisiens du SwissLeaks. L’affaire SwissLeaks éclate en 2008, quand un ancien informaticien de la banque, Hervé Falciani, remet aux autorités françaises des listes de noms de clients de la HSBC Private Bank (Suisse). En tout, une liste de 106 458 clients dans 203 pays. Une partie des clients sont en règle avec la loi, d’autres sont des évadés fiscaux.

L’affaire et les chiffres en Tunisie

Pour la période d’activité 2006-2007, on décompte un total de 256 clients en lien avec la Tunisie : de part leur nationalité, leur lieu de naissance ou leur résidence. Au total, 679 comptes sont reliés à la Tunisie. Une liste de 230 comptes contenant de l’argent, de 142 noms de personnes physiques et de 32 sociétés offshore a été dressée. La somme totale s’élève à plus de 554 000 000 dollars.

Pour les personnalités tunisiennes, la somme totale s’élève à plus de 52 000 000 dollars. Les profils des clients sont divers : femme au foyer, retraité, commerçant, bijoutier, manager, employé de banque, médecin, négociant en diamant, journaliste, étudiant en pharmacie… Si les comptes concernent des Tunisiens vivant en Tunisie et à l’étranger, la majorité est reliée à des personnes de nationalité française ou autre, nées en Tunisie, ce qui explique leur lien avec les listings tunisiens. La première ouverture de compte recensée dans les listings tunisiens date de 1969. Certains comptes ont été fermés depuis. Pour d’autres, aucune date de clôture n’est indiquée, ce qui laisse penser que les comptes étaient toujours en activité en 2007.

Le clan Ben Ali-Trabelsi

Au milieu de la liste d’anonymes, une poignée d’individus ressort : cinq personnes proches de l’ancien régime et qui sont toutes concernées par une ordonnance du Conseil fédéral suisse. Cet organe exécutif de la Confédération suisse s’occupe, entre autres, de la politique étrangère de son pays. Il a gelé les avoirs d’une liste de ressortissants tunisiens, proches de l’ancien régime. En janvier 2011, quelques jours à peine après le départ de Ben Ali, le Conseil fédéral suisse a pris une mesure coercitive, afin de geler les avoirs et les ressources économiques de « certaines personnes originaires de Tunisie » . Cette ordonnance n’avait effet que jusqu’en janvier 2014. Belhassen Trabelsi est en tête du groupe des membres du clan de l’ancien régime, mentionnés dans la liste. Le frère de Leila Trabelsi est un homme d’affaires, fondateur du groupe Kartago, un groupe d’entreprises dans les secteurs de l’aviation, de l’hôtellerie, du secteur bancaire ou encore de la communication… Son compte est le deuxième plus fourni de la liste des clients de nationalité tunisienne. Belhassen Trabelsi a ainsi ouvert un compte, en juin 2006. Sur la période couverte par les fichiers, et qui s’étend jusqu’à l’année 2007, le crédit du compte a atteint jusqu’à 22 083 648 dollars.



Son nom est également lié aux comptes de deux trusts : Kaffal Trust et The Kassar Trust, pour lesquels aucune indication d’ouverture de compte ou de montant n’est mentionnée. Difficile d’avoir des réponses, son avocat Me Hédi Lakhoua, joint par téléphone, a refusé de répondre à des questions concernant son client, évoquant un droit de réserve. Jusqu’à aujourd’hui, nos recherches ne nous ont pas permis de domicilier ces trusts. Belhassen Trabelsi a fait l’objet de poursuites judiciaires en Tunisie.
Le nom de sa femme, Zohra Jilani, se trouve également dans le listing avec un compte à son nom, mais sans indication de date d’ouverture et de montant. Elle est la fille de Hédi Jilani, ex-président de l’Utica, lui aussi concerné par la mesure suisse. Autre membre du clan, touché par les mesures coercitives, présent dans la liste : Montassar Maherzi, époux de Samira Trabelsi, sœur de Leila Trabelsi. Là aussi pas de mention de date d’ouverture ni de montant et impossible d’entrer en contact avec l’intéressé ou avec un représentant de la famille. Moncef Mzabi, homme d’affaires, PDG de nombreuses sociétés du groupe Mzabi, notamment en charge de la représentation officielle du groupe Renault-Nissan en Tunisie, est également présent dans le listing. Un site Web à son nom décrit l’homme, sa carrière et ses réalisations. Moncef Mzabi y est présenté comme un « homme d’affaires hors pair ». Il est lui aussi concerné par l’ordonnance du Conseil fédéral suisse.



En janvier 2004, un compte est ouvert à son nom. Le montant le plus haut sur le compte atteint les 9 684 403 dollars. En « voyage » depuis des semaines M. Mzabi n’a pas pu entrer en contact avec nous directement. Pourtant, il semblait enclin à répondre aux questions afin de « défendre son honneur », comme nous l’a expliqué le représentant légal d’Artes, société du groupe Mzabi, qui a confirmé avoir transmis nos questions à l’intéressé. Autre membre du clan touché lui aussi par la décision de la justice suisse, Moncef el Materi. Ancien haut officier de l’armée tunisienne, condamné à mort, puis gracié, lors d’un procès très médiatisé, pour tentative de coup d’Etat sous Bourguiba, cet homme d’affaires est le père de Sakher el Materi, l’époux de Nesrine Ben Ali, fille du président déchu. Il a créé, avec son frère, une entreprise pharmaceutique, Adwya, avant d’être évincé de la direction générale, en 2011, pour « mauvaise gestion ».

Il est en fuite en France à la suite d’un jugement par contumace qui l’a condamné à huit ans de prison et 31 millions de dinars d’amende pour possession d’armes et trafic de pièces archéologiques. Un compte a été ouvert au nom de Moncef el Materi, en novembre 2006 à la HSBC Private Bank. Mais le listing ne comporte aucune indication quant à la somme. Nous avons essayé d’entrer en contact avec un avocat ou un membre direct de la famille après avoir discuté avec Tarek el Materi, neveu de Moncef el Materi. Il explique transmettre la demande à l’un des descendants de Moncef El Materi, mais nous n’avons jamais reçu de retour.

Les hommes d’affaires

Les membres du clan Trabelsi-Ben Ali ne sont pas les seuls présents dans la liste des comptes de la HSBC Private Bank. L’homme d’affaires Tarek Bouchamaoui, ancien président de la commission d’arbitrage de la Confédération africaine de football (CAF) arrive en tête de liste. Le frère de Wided Bouchamaoui, à la tête de l’Utica (syndicat des patrons), possède un compte ouvert à son nom, en juillet 2004, et qui enregistre un dernier mouvement en mai 2007. Le plus haut solde s’élève à 48 862 484 dollars. Selon le listing de la banque, M. Bouchamoui est domicilié en Égypte. Il est présenté, dans le listing de la banque, comme le directeur général du groupe familial du même nom.



Tarek Bouchamaoui a en réalité quatre comptes clients reliés à son nom. En plus de son compte personnel, deux comptes sont attachés à une filiale du groupe familiale, Hédi Bouchamaoui and Sons (HBS International Ltd), dont l’un des deux a été ouvert en juin 1996 et un quatrième compte pour une société offshore, le trust Mellow Trust. Selon les listings, ces trois sociétés sont hébergées aux Bahamas. Aucune information sur la somme exacte déposée n’existe pour ces trois comptes. Malgré plusieurs tentatives pour entrer en contact avec lui, nous n’avons pas pu le joindre.

Finalement seules deux des personnalités dont le nom apparaît dans la liste ont accepté de nous recevoir. Elles témoignent toutes les deux des pratiques de la banque. Youssef Zarrouk est un homme d’affaires, aujourd’hui à la retraite. Son nom a été médiatisé après une enquête journalistique. Il y fait état de commissions perçues en tant qu’intermédiaire dans le cadre d’un marché remporté par le constructeur Gautrain, pour la construction d’un train, en Afrique du Sud. M. Zarrouk reçoit et répond aux questions sans difficulté, mais après s’être assuré, de « l’honnêteté de la démarche ». Tout comme Moncef Mzabi, il prétend avoir subi des tentatives d’extorsion. Quand il se présente, il explique son métier sans embarras. « Je me mets entre une entreprise et un acheteur » et il prend de l’argent pour ses services. Il est intermédiaire et ne s’en cache pas.

Ses liens familiaux ont sans doute aidé : oncle de Zohra Jilani, femme de Belhassen Trabelsi et fille de Hédi Jilani, l’ex président de l’Utica. Questionné sur l’existence d’un compte à l’étranger, il rétorque : « J’ai en même plusieurs. Je suis résident à l’étranger depuis mes 20 ans, en France et au Koweït. »
Il a effectivement eu un compte à la HSBC Private Bank ouvert en juin 2006 et dont la somme maximale a atteint 3 299 278 dollars. Son compte a été fermé en 2009 ou 2010, il ne se rappelle pas exactement : « C’était à l’époque où la banque se débarrassait de nous, les Arabes, qui n’avaient pas assez d’argent ». Autre nom sur la liste, celui de Samir Abdelli, avocat d’affaires, travaillant sur des contrats pétroliers et ex-candidat à l’élection présidentielle 2014. Il reçoit tout sourire dans son cabinet, aux murs duquel sont encore accrochées quelques affiches de campagne.
Selon la liste, il détient un compte à son nom à la HSBC Private Bank. Ouvert en juillet 2006, il ne semble avoir servi que dans le cadre d’une transaction bancaire unique d’un montant de 80 000 dollars. L’avocat commence par prétendre ne pas être au courant de l’existence de ce compte. Seule possibilité selon lui : un client l’aurait ouvert afin d’y déposer des honoraires, sans doute lorsqu’il était résident à Dubaï, comme il l’est toujours actuellement. « Il n’y a ni fraude ni évasion fiscale, car même si ces fonds étaient rapatriés ils ne seraient pas imposables », finit-il par expliquer.



« En tout état de cause, étant non-résident et mes activités d’avocat international dans le contentieux, l’arbitrage, négociation et cautionnement de marché d’audit légal, pouvant être la raison d’instauration d’un compte d’attente avec des montants similaires à la demande d’un confrère ou d’un client étranger, nous ne pouvons pas vous confirmer l’existence d’un tel compte sans vérification avec la clientèle de l’époque », explique Samir Abdelli, dans un e-mail envoyé le lendemain de notre rencontre. Mais là encore, d’après les informations du listing, M. Abdelli est enregistré avec un document tunisien et donc comme résident en Tunisie. L’avocat affirme le contraire et prétend qu’il était déjà résident à Dubaï à l’époque, comme il affirme l’être encore aujourd’hui.

Le démarchage de la banque

Youssef Zarrouk explique rapidement le système de démarchage de la banque : « Une femme de la banque est venue me voir pour ouvrir des trustees. Ce que j’ai fait, au nom de mes enfants, mais sans jamais mettre un sou dessus. C’était une arnaque ». Sa fille et son fils sont également sur la liste. Pour Kmar, il s’agit d’un numéro de compte différent mais comportant exactement la même somme que le compte de son père. Mahmoud, le fils, n’est pas au courant de l’affaire. Sur la défensive, il refuse de répondre. Son père coupe court : « C’est moi qui ai ouvert ce compte ». La somme déposée est dérisoire en comparaison aux autres, le compte, ouvert en septembre 2006, affiche un solde de 3 415 dollars.

Youssef Zarrouk explique que la banque essayait d’approcher les clients tunisiens fortunés, elle proposait des cartes de paiement « platinum », une approche qui collait avec le « show off que les Tunisiens apprécient » et la banque « faisait même des trafics de change » en récupérant des dinars tunisiens qui étaient ensuite convertis. Interrogé sur la légalité de son compte, il explique ne pas être résident en Tunisie et n’être assujetti ni au fisc tunisien, ni au fisc français. M. Abdelli explique être également au courant du système des montages financiers complexes proposés par la banque, pour mettre les avoirs, des clients approchés, à l’abri des autorités fiscales de leur pays.

D’autres noms

D’autres comptes existent sur les listings avec des sommes importantes comme le compte de Saber Daboussi, trader tunisien basé en Suisse, et dont le plus haut montant enregistré en 2007 avoisine les 20 000 000 dollars. Ou encore Temimi Kablouti, Algérien naturalisé Tunisien en octobre 1998, travaillant dans le secteur audiovisuel. Son compte, ouvert en novembre 1998, présente un solde de plus de 5 000 000 dollars. M. Kablouti a expressément demandé à la banque de ne pas le contacter en Tunisie comme on peut lire dans la case destinée aux commentaires du chargé du compte sur ses clients.

Salaheddine Bashir Gherfal, de nationalité libyenne, possède un compte personnel de plus de 3 000 000 dollars et est également représentant légal de deux sociétés, basées dans les Iles Vierges britanniques. Le montant présent sur les comptes n’est pas indiqué. Il est également relié à la société Assicom Sarl, domiciliée au 22, rue Alain Savary à Tunis et dont le compte, ouvert en septembre 2004, affiche un solde de 1 596 069 dollars. Le Franco-Tunisien Slim Bourricha, fabricant de yacht, est également cité dans le listing pour un compte ouvert en novembre 2002 et qui présente un solde de 957 806 dollars. Pour d’autres comptes, présents sur les listings tunisiens, il n’a pas été possible de remonter jusqu’aux propriétaires.

Par Inkyfada.com, partenaire du Monde Afrique, publié le 11 févvrier 2015. 
Crédits photos : ARND WIEGMANN / REUTERS









mardi 29 mai 2018

Blanchi de viol avec cruauté et indemnisé

Tribunal criminel  

Le procès du Tunisien, jugé depuis lundi à Vevey pour maltraitance extrême sur son épouse ramenée du pays, s’est dégonflé.

Cent vingt jours de prison d’une main, et de l’autre une indemnité de 2000 francs pour le tort moral qu’il a subi dans cette affaire. Cent vingt jours de prison qu’il n’aura pas à purger car il en a déjà subi 121 en préventive, ce qui lui vaut au passage de recevoir 200 francs pour ce jour de trop.

Le procès du ressortissant tunisien à permis C jugé depuis lundi devant le tribunal criminel de Vevey, notamment pour viol avec cruauté et tentative d’interruption de grossesse punissable sur son épouse, s’est lamentablement dégonflé. L’homme niait tout en bloc. N’ont finalement pu être retenues que les menaces qualifiées proférées par ce chauffeur presque quinquagénaire envers sa compatriote affirmant avoir vécu l’enfer durant les quatre mois qu’a duré leur mariage en 2014.
«Un doute irréductible majeur interdit à la Cour de prendre pour vérité les déclarations de la plaignante»
«La cour a acquis la conviction qu’un doute irréductible majeur lui interdisait de prendre pour vérité les déclarations de la plaignante», résume le tribunal, qui a suivi en tout point le raisonnement de Me Gafner au côté du prévenu. Résidant désormais en Tunisie, l’épouse, plus jeune de treize ans que son mari, n’avait pu être entendue par la procureure avant que celle-ci ne renvoie l’affaire devant une cour criminelle tant en raison de la gravité des accusations que du passé pénal du prévenu. Celui-ci avait en effet été condamné en 2000 pour viol avec cruauté perpétré sous la menace d’un couteau. Pour la magistrate, il n’était pas exclu qu’il eût récidivé selon le même schéma.

Longuement interrogée au procès hors la présence de son mari, la plaignante a considérablement modéré des accusations qu’elle avait jusqu’alors formulées uniquement par écrit. Les juges ont balayé celle de viol sous la menace d’un couteau, observant que Madame s’était inspirée du jugement de 2000 dont elle avait eu connaissance avant de déposer sa plainte. Rien n’a permis non plus d’étayer la tentative d’interruption de grossesse, sinon que le mari ne désirait pas cet enfant.

Le tribunal n’a donc pas suivi la procureure Myriam Bourquin, qui avait requis quatre ans fermes, certes en abandonnant elle aussi le viol avec cruauté, mais en considérant que l’accusé était potentiellement dangereux. La magistrate avait par ailleurs demandé en vain son arrestation immédiate. Convaincue de la réalité de toutes les accusations, la partie civile demandait une indemnité de 10'000 francs pour tort moral. (24 heures)

07.03.2017 par Georges-Marie Becherraz

Source

 

samedi 26 mai 2018

Enquête sur une arnaque record à l'aide sociale

Justice Un couple prévenu d’escroquerie pour avoir indûment perçu plus de 600'000 francs en dix ans de micmac entre la Suisse et la Tunisie.

L’addition présentée par le Centre social régional de Vevey atteint des sommets. Depuis 2004, en onze ans, un couple et leur fils installés sur la Riviera auraient indûment perçu très exactement 608'675 fr. 90 en revenu d’insertion, prestations complémentaires AVS et subsides d’assurance-maladie. Il leur est reproché d’avoir dissimulé d’importants avoirs et ressources financières.

Le Centre social régional de Vevey réclame 608'676 francs aux prévenus.
Image: CHANTAL DERVEY

 

Monsieur menait sans l’avoir dit plusieurs activités commerciales entre la Suisse et la Tunisie. Notamment dans le secteur de la réparation de voitures, la gestion d’achats et de transferts de fonds ainsi que l’exportation de devises. Pour sa défense, Madame explique n’avoir pas eu connaissance des multiples comptes bancaires au nom de son époux en Tunisie, et que ce dernier la tenait très peu informée de ses occupations. Les deux ont été appréhendés en juil­let dernier, puis incarcérés pour prévenir tout risque de collusion, de transfert de biens en Tunisie ou de destruction d’éléments de preuves.

Affaire compliquée

L’enquête n’est pas terminée, mais le couple a pu récemment retrouver la liberté, dans l’attente de l’issue pénale de cette affaire qui s’annonce compliquée. Il s’agit par exemple de la nécessité de mettre en œuvre une procédure d’entraide judiciaire internationale. De l’ampleur du patrimoine dissimulé, de la manière dont cela a été fait et de la durée de l’arnaque dépend en effet la culpabilité des prévenus, donc la sanction.

Procureur au Ministère public central, l’instance actuellement en charge de toutes les affaires d’abus à l’aide sociale ou au chômage, Sébastien Fetter observe que ces gens se sont montrés plutôt collaborant. «Cela nous a permis de séquestrer environ 450'000 francs», indique le magistrat. Et de souligner tout de même que les montants réclamés ici dépassent de loin la moyenne des situations dénoncées à la justice, lesquelles vont généralement de 5000 fr. à quelques dizaines de milliers de francs.

Inculpés d’escroquerie

Prévenus d’escroquerie par métier, les intéressés risquent jusqu’à 10 ans de prison. De fait, même pour de gros montants, les peines infligées sont généralement d’un tout autre ordre de grandeur. En décembre dernier, un couple avait ainsi écopé à Yverdon de 12 mois avec sursis pour avoir touché sans droit 174'000 francs en cinq ans. Et il y a dix ans, en 2005, à Nyon, pour une addition identique, mais portant sur cinq ans, une femme s’en était tirée avec 18 mois, également avec sursis (24 heures)

Créé: 07.12.2015, 18h06 par Georges-Marie Bécherraz

 

mercredi 23 mai 2018

Anouar Gharbi «J’ai de la sympathie pour la résistance»

Par Barbara Pochinu Carta, Publié jeudi 3 juin 2010

L’un des organisateurs de la flottille est Genevois


Le sol du bureau d’Anouar Gharbi, à la Maison des associations à Genève, est jonché de cartons aux couleurs de la Palestine, de drapeaux et de keffiehs. «J’ai déménagé ce matériel hier», explique ce Suisse d’origine tunisienne, 45 ans, qui préside l’association genevoise Droit pour tous et qui est l’un des trois coordinateurs de la «Campagne européenne pour la fin du siège à Gaza». Ce désordre contraste avec son bureau: ordonné, fonctionnel, il ne contient qu’un ordinateur portable, un téléphone, un crayon. La «Campagne européenne» est l’une des associations à l’origine de la «Flottille de la liberté». Son bateau, le 8000 (en référence au nombre de Palestiniens emprisonnés en Israël), transportait des médicaments, des maisons préfabriquées et du matériel de construction ainsi que des parlementaires et des journalistes de divers pays. Budget de l’opération, achat du navire compris: 3 millions de dollars. «Son financement provient uniquement de dons, explique Anouar Gharbi. Je ne peux pas me résoudre à laisser des gens mourir à petit feu.»

Jeune étudiant, à Tunis, Anouar Gharbi était porte-parole du syndicat de son université avant de fuir son pays, il y a une vingtaine d’années. «Je ne supportais plus de vivre sous une dictature.» Il s’installe alors en Suisse pays dont sa femme possède la nationalité. Là, il se refait une vie. Sa femme travaille comme traductrice pour l’ONU. Lui devient cadre dans une entreprise informatique. Mais il conserve l’«âme d’un syndicaliste». Actif dans le milieu associatif, il est l’un des fondateurs de la Maison des associations.

La «Campagne européenne» a envoyé plus de 500 convois d’aide humanitaire à Gaza: «essentiellement des médicaments, pas des roquettes!» lâche-t-il provocateur. Il y a aussi les convois navals. Depuis cinq ans, seuls quatre bateaux ont réussi à atteindre les côtes de Gaza, trois autres ont été arrêtés en mer et un dernier a été endommagé par l’armée israélienne.

Un syndicaliste objet d’attaque

Durant l’été 2009, Anouar Gharbi s’est rendu à Gaza avec une délégation de parlementaires suisses dont Josef Zisyadis. Là, ils rencontrent Ismaël Haniyeh, l’un des leaders du Hamas. «Je ne regarde pas la religion ou la tendance politique, je suis internationaliste, je ne reçois des ordres de personne», raconte-t-il avant d’ajouter: «Je garde tout de même une distance critique.» De son côté, Josef Zisyadis précise qu’il ne soutient pas le mouvement islamiste et que, sur ce point, «nous avons des divergences» avec Anouar Gharbi.

Le syndicaliste ne craint-il pas d’être instrumentalisé par une organisation que de nombreux Etats qualifient de «terroriste»? «Pour Israël on est tous des terroristes, rétorque-t-il. Je suis du côté de ceux qui défendent leur terre, leur dignité. […] J’ai de la sympathie pour la résistance, que ce soit en Irak, au Venezuela ou en Palestine.» Si on lui rappelle que la charte du Hamas appelle à la destruction d’Israël, l’intéressé riposte: «Connaissez-vous la charte du Likoud, le parti au pouvoir en Israël. Elle stipule l’existence d’un Grand Israël depuis 3000 ans. Il n’y a donc pas de place pour les Palestiniens.»

Anouar Gharbi n’hésite pas à parler de «territoires occupés» à propos du territoire israélien dans ses communiqués appelant à manifester sur la place des Nations à Genève, à Berne ou à Zurich. Ueli Leuenberger, le président des Verts, qui a eu des contacts avec Anouar Gharbi le considère comme «quelqu’un de sérieux, qui réfléchit avant d’agir et n’hésite pas à demander conseil».

Combatif, Anouar Gharbi est également l’objet d’attaques. Ainsi a-t-il été pris à partie par certains médias et milieux antiracistes lorsqu’il a accueilli, en 2008, Azzam Tamimi, un intellectuel palestinien connu pour ses déclarations virulentes contre Israël. Ainsi est-il l’objet d’intimidations de la part des «sbires de Ben Ali». La semaine dernière encore, une voiture noire fonçait sur son scooter alors qu’il quittait sa maison. «Je les connais. Ce n’est pas la première fois, explique-t-il. J’ai déjà déposé plainte pénale auprès de la police fédérale. Pour l’heure elle n’y a pas donné suite.»

Anouar Gharbi est un musulman pratiquant: «Je crois en Dieu c’est tout», précise-t-il. Sur les étagères de sa bibliothèque, il y a plusieurs ouvrages de Tariq Ramadan. «C’est un ami, nous avons milité ensemble pour l’Irak, la Palestine, contre l’islamophobie.» Avant de se quitter, il offre une carte postale représentant des enfants aux abords d’un village de Cisjordanie, drapeaux palestiniens au vent. «J’aime bien cette image, cela me rappelle mon enfance. Il ne faut pas oublier la solidarité.»

dimanche 20 mai 2018

Egorgée par son mari: «Elle faisait mal le couscous»

par Christian Humbert - publié le 1er avril 2014

Le procès d'un Tunisien au Tribunal pénal a débuté mardi matin. Il a tué sa femme en 2010 mais se présente comme un laïc, tolérant et attaché aux droits de l'Homme.




«Pourquoi aurait-elle besoin d'un amant, j'assumais mes devoirs conjugaux?» L'ancien comptable de l'ambassade de Tunisie meurtrier de son épouse en avril 2010 à Fribourg, discourt sans fin depuis mardi devant la Cour. «Qu'elle repose en paix», exprime souvent cet homme de 47 ans qui se décrit comme «socialiste, laïc, sentimental, pas jaloux, et respectueux des droits de l'Homme. J'étais considéré comme un sage.» Cela ne l'a pas empêché pas de violer sa femme, puis d'uriner sur elle.
L'accusé, qui se croyait suivi par la police du président dictateur tunisien de l'époque, agissait aussi en tyran avec sa femme, interdite de sorties. Il déclare qu'elle était menacée d'enlèvement pour être revendue. Il suivait ainsi souvent celle dont il était désormais séparé, «un ange, une fleur très fragile», de 7 ans sa cadette.

Il l'attache, la poignarde, lui tire dessus puis lui tranche la gorge

Mais il la décrit aussi comme «malade psychiatrique». C'est pourtant lui qui l'a bâillonnée et attachée au pied du lit en plein après-midi, tandis que leurs deux fillettes étaient dans l'appartement du quartier du Schönberg, en ville de Fribourg. Puis, il l'a frappée de 15 coups de couteau dans le dos avant de lui tirer dans le visage avec un pistolet soft-air: une bille est demeurée dans la lèvre de la victime. Il l'a encore étranglée, avant de lui trancher la gorge. Le prévenu a dormi à côté du cadavre et a expliqué à ses adolescentes que leur mère était partie, puis qu'elle était hospitalisée. Sans travail , buveur, celui qui se faisait appeler David prétend tout expliquer: «Une rupture, ce n'était pas la fin du monde, mais je devais savoir pourquoi.» Il l 'accusait également de ne pas s'occuper de ses enfants et de ne pas savoir faire le couscous. Elle les nourrissait mal et rentrait tard, ajoute-t-il.

Le procès se poursuit au Tribunal du district de la Sarine.

Source

jeudi 17 mai 2018

La communauté tunisienne résidente en Suisse : tour d'horizon

"La Communauté Tunisienne Résidente en Suisse (CTRS) : Tour d'horizon"

Rapport sur l'étude sociodémographique de la CTRS mandatée par la direction du développement et de la coopération suisse dans le cadre de l'élaboration du projet CTRS.

Dr. Gabriela Tejada
Sylvia Garcia Delahaye
Centre Coopération et Développement
Ecole Polytechnique Fédérale de Lausanne
Février 2014

lundi 14 mai 2018

«Ces délinquants sont venus pour se faire de l’argent»

Interview Le chef de la police judiciaire lausannoise analyse l’explosion des délits commis par des Maghrébins.

A la tête des enquêteurs de la police municipale de Lausanne depuis novembre 2011, le capitaine Jean-Luc Gremaud est aussi un expert de l’identité judiciaire reconnu sur le plan international. Il mène la lutte contre une petite délinquance qui a explosé depuis le Printemps arabe. L’an dernier, 2500 Tunisiens ont demandé l’asile dans notre pays. Déboutés ou en attente d’une réponse, une partie d’entre eux s’adonnent au vol et au trafic de drogue. A Lausanne, les petits délits ont doublé.

Missions à l’étranger

La spécialité du capitaine Jean-Luc Gremaud, 49 ans, c’est l’identification des personnes décédées. C’était le sujet de la thèse de doctorat qui a couronné ses études à l’Ecole des sciences criminelles de l’Université de Lausanne. Il a ensuite dirigé l’Identité judiciaire de la police cantonale valaisanne. Et il a participé à des missions à l’étranger. Il s’est ainsi rendu au Kosovo en 1999 dans le cadre du mandat de procureure générale du Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie (TPIY) confié à Carla Del Ponte. Il a participé à la création en 2001 de l’équipe suisse d’identification des victimes de catastrophes (Disaster Victim Identification, DVI), avec laquelle il est parti en Thaïlande à la suite du tsunami du 26 décembre 2004. Il a aussi été appelé à travailler sur l’accident de car qui a fait 28 morts le 13 mars dernier à Sierre (VS).

Jean-Luc Gremaud a observé depuis deux ans une explosion de la petite délinquance, attribuée pour une grande part aux Maghrébins.
Image: JEAN-PAUL GUINNARD

 

On parle toujours de «Maghrébins», mais a-t-on une idée plus précise des nationalités de ces petits délinquants?

- Les Tunisiens sont clairement surreprésentés. Si on considère le trafic de stupéfiants, 80% des délinquants arrivés ici après le Printemps arabe proviennent de Tunisie. On compte ensuite 8% d’Algériens et 4% de Libyens. Les Egyptiens sont faiblement présents. Le nombre de demandes d’asile déposées par des Syriens est en croissance, mais cela ne se traduit pas par une augmentation des délits. Nous sommes prudents avec ces chiffres. En effet, il nous est difficile de vérifier l’origine réelle de ces personnes. Comme il n’existe pas d’accord de réadmission ni de protocole de renvoi entre la Suisse et la Tunisie, certains ont intérêt à se présenter comme Tunisiens pour éviter un retour forcé dans leur vrai pays.

On entend parfois dire qu’une partie d’entre eux étaient des prisonniers de droit commun évadés dans leur pays. Est-ce vrai?

- Il est difficile de connaître leur parcours. La plupart ont un objectif clair: se faire de l’argent. Je dirais que cette population se répartit entre une minorité, d’un côté, qui menait une existence modèle dans le pays d’origine; à l’autre extrémité, on trouve une autre minorité formée de délinquants qui ont probablement passé quelques années en prison; et au milieu, une majorité qui a choisi de commettre des petits délits pour gagner de l’argent. Ce ne sont pas des criminels de haut vol, mais plutôt des touche-à-tout. Leur habileté et la facilité avec laquelle ils décident d’enfreindre la loi montrent qu’ils ne sont pas des débutants.

Ont-ils l’image d’une Suisse peu sévère sur le plan pénal?

- Oui, ils le savent. Ils évaluent le rapport entre les risques encourus et les avantages souhaités. Ils veulent obtenir de l’argent et acceptent, comme prix à payer, de passer quelques heures, voire quelques jours, dans des geôles suisses. Dans notre pays, ce rapport est à leur avantage. Ils commettent des petits délits qui pourrissent la vie des citoyens mais qui restent des actes de peu de gravité d’un point de vue pénal. Cela leur vaut quelques ennuis qu’ils sont prêts à assumer. Sur un plan plus local, je constate que Lausanne est confrontée à des phénomènes urbains spécifiques, mais avec des procédures extrêmement lourdes imposées par le canton. De ce fait, Lausanne fait face à des problèmes comparables à ceux de Genève, par exemple, mais avec des armes bien moins efficaces.

Combien de ces Maghrébins avez-vous arrêtés, et pour quels délits?

- Dans les six premiers mois de 2012, nous avons interpellé 475 personnes originaires du Maghreb. Ce sont principalement des hommes âgés de 20 à 30 ans. Dans le classement des délits, les infractions à la loi sur les étrangers se trouvent en première position: ils sont dans une situation irrégulière. Ensuite viennent les vols, notamment les vols par effraction dans les véhicules, et le trafic de drogue. On observe un glissement vers les cambriolages d’appartements et de commerces. Ce sont des délinquants polyvalents.

Quel est leur impact sur l’évolution de la petite délinquance?

- On a observé une véritable explosion entre 2010 et 2011, notamment pour les vols à l’arraché (+198%), les vols avec effraction dans les véhicules (+68%), les vols à la tire et à l’astuce (+83%). 3382 cas ont été comptés pour ces trois domaines en 2011, soit un accroissement de 1514. En 2012, cette situation s’est encore accentuée. On peut attribuer une très grande partie de cette petite délinquance aux Maghrébins.

Entrent-ils en concurrence avec d’autres groupes ethniques?

- A Lausanne, nous avions réussi à juguler le rôle des Albanais dans le trafic d’héroïne. Ce marché a été repris par les Maghrébins. Ils achètent le produit aux Albanais de Genève et le coupent avant de le revendre. Sur le front de la cocaïne, on peut parler d’une sorte d’accord tacite avec les Africains de l’Ouest. Mais on voit apparaître des tensions, par exemple dans le secteur de Bel-Air, qui nous inquiètent car elles se durcissent. Elles sont dues à la concurrence sur le produit ou à l’occupation du territoire.

Ces délinquants peuvent-ils se montrer violents?

- Si on parle des vols de collier commis sur des passantes, forcément, c’est un acte violent, puisqu’il faut soit trancher l’objet, soit l’arracher, ce qui peut provoquer des blessures. Mais, d’une manière générale, il serait incorrect de considérer que les Maghrébins sont plus agressifs que les autres délinquants. On observe actuellement une dérive. Certains ne se contentent plus de vendre des stupéfiants. Ils exercent une contrainte sur des toxicomanes qui, en échange d’une dose, doivent eux-mêmes vendre de la drogue puis leur remettre la recette.

Les aides au retour, comme le «plan Maghreb» genevois doté de 4000 fr., sont-elles efficaces?

- D’une manière générale, ce type d’aide pose un problème. Elle s’adresse à des gens en partie venus en Suisse pour gagner de l’argent de manière délictueuse. Et on leur propose de rentrer volontairement. Vous imaginez l’impact que cela peut avoir. Une telle aide au retour revient à contrarier leurs plans.

La police intervient au nord de la place de la Riponne, les délinquants se déplacent au sud. Après une interpellation, la libération suit rapidement. Votre travail est-il utile?

- Un cas est un cas, un lésé est un lésé. Si on peut retrouver l’auteur d’un délit, c’est notre mission. S’il s’agit d’une goutte d’eau dans un océan, j’en prends acte, mais, face au lésé concerné, je suis satisfait. Le tsunami de 2004 en Asie a provoqué la mort de 230 000 personnes. Quand je suis parti là-bas pour participer à l’identification des corps, je savais que nous n’identifierions peut-être que 5% des victimes. Mais si on se met à la place de quelqu’un dont on vient d’identifier un proche, notre action prend une autre dimension.

Une situation inextricable
Karim se trouve en Suisse depuis un an. Dans sa vie antérieure, cet homme de 35 ans vivait chichement de la pêche dans le sud de la Tunisie, à Kerkena. Il a traversé la Méditerranée sur un bateau chargé de 16 compatriotes qui a failli chavirer à cause d’une tempête. Karim a débarqué à Lampedusa, l’île italienne aux premières loges de l’immigration venue d’Afrique. «J’ai ensuite passé six mois en Italie dans un centre. Puis ils m’ont libéré et je suis venu en Suisse par Chiasso. J’ai demandé l’asile à deux reprises, ça a été refusé et j’ai été refoulé en Italie. Je suis revenu en Suisse où je vis maintenant dans la clandestinité», raconte-t-il. 

Comment vit Karim? «Je me débrouille. On est obligés de faire des conneries pour s’en sortir.» Il admet avoir fait du trafic de marijuana. Et aussi avoir pratiqué le vol à l’étalage quand il n’avait pas de quoi s’acheter des produits de toilette. «Mais c’est fini, tout ça», affirme-t-il. L’avenir? «Pour le moment, je ne sais pas», répond-il. Et l’aide au retour? La Confédération a mis sur pied un programme destiné aux Tunisiens, applicable du 15 juillet 2012 au 30 juin 2013. Karim s’est renseigné. Mais, assure-t-il, l’appui est insuffisant: «J’ai demandé 10 000 fr. pour que je puisse acheter une barque. On m’a parlé de 4000 fr. Mais avec cette somme, il n’est pas possible de lancer un projet et vivre correctement. Le niveau de vie est plus élevé. Après la révolution, les prix des matières premières de base ont flambé.» 

Dans le canton de Vaud, personne n’a encore bénéficié de ce programme. Aux côtés de Karim, Fathi Othmani, membre du bureau exécutif de la Communauté tunisienne en Suisse, tente d’apporter son aide et sert d’interprète. Installé depuis de nombreuses années dans notre pays, enseignant à Lausanne, il fait un constat désabusé: «Je comprends les habitants agacés par cette petite délinquance. C’est une situation absurde, qu’il faudrait résoudre au niveau européen. Ces jeunes Tunisiens sont sans solution. Et toute la communauté tunisienne, même ceux qui sont intégrés depuis des années, est stigmatisée». (24 heures)

Créé: 19.09.2012, 07h10 par Philippe Maspoli

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jeudi 10 mai 2018

Entretien avec Mondher Kilani


Propos recueillis par A. M.-K.
Publié vendredi 19 décembre 2014 à 22:07.


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«La chance de la Tunisie, c’est son histoire»


Mondher Kilani est anthropologue et professeur honoraire à l’Université de Lausanne. Il a publié cet automne «Tunisie, carnets d’une révolution»*. D’après lui, la Tunisie a bénéficié dans sa transition d’un avantage exceptionnel, celui d’avoir de tout temps existé en tant qu’unité politique pertinente


Le Temps: La nouvelle Constitution a réduit les prérogatives présidentielles. Cette campagne a pourtant cristallisé les passions.
 
Mondher Kilani: Les Tunisiens sont un peu empruntés dans cette élection, car ils n’ont pas envie de revivre la figure de l’homme fort ou du sauveur qui a prévalu pendant des décennies. Or l’un et l’autre des candidats jouent de cette figure. Béji Caïd Essebsi se présente comme celui qui va remettre le pays sur des rails et Moncef Marzouki comme celui qui va sauver la révolution. Ils apparaissent tous deux comme des personnalités de circonstance. Le deuxième tour a été source de crispation car chacun a peur que le candidat de l’autre passe. D’autant plus que les autres partis n’ont pas choisi. Ennahda n’a ainsi donné aucune consigne claire à ses partisans. Cela montre que la société tunisienne est plus complexe que l’idée qu’on s’en fait.
 
– Ces derniers mois, elle est surtout apparue tiraillée entre les islamistes et les modernistes. Cette bipolarité a-t-elle émergé dans la révolution ou a-t-elle toujours existé?
 
– On a tendance à simplifier, en imaginant deux forces opposées. Cette dichotomie s’inscrit dans la suite de la dictature de Ben Ali, à laquelle on donnait une sorte de respectabilité démocratique parce qu’elle aurait été le rempart contre l’islamisme. Mais, si on prend le temps de réfléchir, cette opposition n’est pas si radicale: le parti islamiste Ennahda et Nidaa Tounes sont tous deux favorables au libéralisme économique. Sur le plan extérieur, ils endossent des positions pro-occidentales. Ils pourraient s’entendre, et d’ailleurs ils ont esquissé la possibilité de travailler ensemble. Ils sont parvenus à un accord à l’Assemblée nationale en nommant un président issu de Nidaa Tounes et un vice-président d’Ennahda. En Tunisie, les arrangements sont possibles sur la scène politique. Le pays ne fonctionne pas sur l’exclusion a priori de l’autre, c’est sans doute ce qui l’a sauvé institutionnellement.

– Où se situent alors les zones de fractures?
 
– Elles se retrouvent dans les référentiels historiques. Les modernistes se réfèrent plutôt à l’imaginaire nationaliste fondé par Bourguiba dans la suite du courant moderniste apparu au XIXe siècle. Ils insistent sur une forme de «tunisianité», empruntent au courant intellectuel et aux figures syndicales. Le référentiel des islamistes est religieux. Ils sont plus internationalistes, puisqu’ils vont puiser des références à l’étranger. Mais ces islamistes ne sont pas une génération spontanée. Ils sont Tunisiens avant tout. Ce n’est que parce qu’ils n’avaient jamais eu la possibilité de s’exprimer librement qu’on a tout d’un coup découvert leur existence.

– La Tunisie est en train d’achever sa transition là ou d’autres pays ont échoué. Quel est son atout maître?
 
– La force de la société tunisienne est qu’à chaque crise depuis la révolution, la multitude a su se reconstituer, en dehors des partis et des clivages. C’est une dynamique très forte qui s’inscrit dans un passé. La Tunisie a bénéficié d’une situation exceptionnelle: c’est un pays qui a une certaine profondeur historique. Au temps de Rome et de Byzance, sous toutes les dynasties musulmanes et l’Empire ottoman, la conscience d’appartenir à une entité politique pertinente a toujours existé. Contrairement à la Syrie ou à l’Irak, qui sont des créations des puissances coloniales après 1920, ou à la Libye, qui n’a jamais été qu’un patchwork.

– La révolution tunisienne a d’abord été celle des jeunes. Or, ils n’ont pas pris la relève sur le plan politique. Comment l’expliquer?
 
– Ils sont largement majoritaires sur le plan démographique et ce sont eux qui ont été à l’origine de la constitution de la multitude: les jeunes, les chômeurs, les pauvres, rejoints par les classes moyennes. Tous ont convergé vers un même but: recouvrer une dignité. Dans le bouillonnement du début, on pensait que les jeunes parviendraient à occuper tous les espaces dans une sorte de démocratie participative. Mais les portes leur sont restées fermées, car assez rapidement le jeu institutionnel a repris le dessus. L’obsession de la transition s’est imposée, il fallait retrouver vite des institutions, ce qui a balayé les autres préoccupations de type révolutionnaire. Les jeunes n’ont pas disparu, les plus chanceux se sont investis dans la création, dans l’art. Mais pour les autres, c’est le désenchantement, et ce n’est pas pour rien que le mouvement migratoire a flambé. Les problèmes de fond n’ont pas été réglés. 
 
* Tunisie, carnets d’une révolution, Editions Petra, 2014, Paris.



Publié vendredi 9 mai 2014 par Em. G.

Bio/Biblio

Mondher Kilani

Les principaux livres du professeur d’anthropologie à l’Université de Lausanne

Mondher Kilani

Mondher Kilani est né en Tunisie et y a grandi jusqu’à l’âge de 19 ans, avant de séjourner en France puis de s’établir en Suisse. Il a été professeur à la Faculté des sciences sociales et politiques de l’Université de Lausanne jusqu’en 2013. Il est notamment l’auteur d’une fameuse Introduction à l’anthropologie (Lausanne, Payot, 368 p.) pour les étudiants.

Voici ses principaux autres titres:

Anthropologie. Du local au global, Armand Colin, 2009

Guerre et Sacrifice. La violence extrême, P.U.F., 2006

L’Universalisme américain et les Banlieues de l’humanité, Lausanne, Payot, 2002

L’Invention de l’Autre. Essais sur le discours anthropologique, Lausanne, Payot, 2000

La Construction de la mémoire, Labor & Fides, 1992

Les Cultes du cargo mélanésiens. Mythe et rationalité en anthropologie, Editions d’en bas, 1983

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